Pour le moment, cela n’est pas encore très-sensible, mais quand on est sur la pente de l’oubli des devoirs, on ne tarde pas à les méconnaître tous ; or, à un instant donné, il se pourrait que la terre refusât absolument de se mouvoir. Il serait donc peut-être utile de suspendre pendant quelque temps le forage des puits artésiens, le percement des montagnes et les autres travaux gigantesques qui agitent ses entrailles. On éviterait ainsi tout prétexte à une détermination violente, dont il serait extrêmement difficile de la faire revenir.

Je vous engage à prier le ciel, que, le cas échéant, son immobilité coïncide avec le printemps et avec les heures où le soleil éclaire notre hémisphère ; car si elle s’arrêtait, par exemple, par une froide nuit du mois de janvier, vous subiriez un hiver perpétuel assombri par une nuit éternelle.

Ce n’est pas d’hier seulement que les allures récalcitrantes de la terre nous sont révélées, elles avaient déjà été entrevues par Laplace, et, M. Delaunay, en communiquant à l’Institut un travail sur ce sujet, n’a fait que confirmer nos craintes.

Ce savant a constaté que le jour sidéral, qui est, en astronomie, l’unité de temps fondamentale, n’a pas, comme on le croyait, une durée toujours la même ; elle augmente progressivement. Ce fait ressort de l’étude de la solidarité des mouvements planétaires, et c’est en constatant que la lune accélère sa marche, qu’il a été amené à conclure que la terre retarde la sienne.

La lune marche plus vite, donc la terre est moins agile.

Ce retard provient-il du refroidissement progressif de notre vieille planète, dont le résultat serait la diminution de son diamètre ? ou serait-il dû à la résistance causée par les frottements qu’elle subit de la part du milieu éthéré dans lequel elle se meut ? Voilà ce qu’on ne sait pas au juste. M. Delaunay l’attribue à une réaction des phénomènes des marées, dont le déplacement agit continuellement dans un sens contraire au mouvement de rotation terrestre.

Ma causerie n’est pas un bureau de longitudes, et je vous fais grâce des équations et des chiffres qui ont été entassés pour résoudre ces questions ; il y en a de quoi charger deux voitures de déménagement.

Le travail de M. Delaunay m’a inspiré de sérieuses réflexions ; il expose le phénomène, mais il a négligé d’en faire ressortir les conséquences ; je vais vous en signaler quelques-unes.

Les perturbations qui peuvent survenir dans la vitesse du mouvement de rotation de la terre, actuellement de 470 mètres par seconde, porteront un coup funeste aux lois de la pesanteur. La force centripète est proportionnelle au carré de la vitesse de rotation. Le ralentissement de la vitesse aura donc pour conséquence inévitable d’augmenter la pesanteur des corps ; et, à un moment donné, Hercule lui-même aurait besoin de toutes ses forces pour soulever un poids de cinq kilogrammes. Jugez des perturbations qu’un pareil phénomène apportera dans vos habitudes domestiques ! Je vous laisse le soin de les énumérer.

Si au contraire la terre, voulant rattraper le temps perdu, allongeait le pas de manière à tourner dix-sept fois plus vite, c’est-à-dire avec une vitesse de 7,980 mètres par seconde, la pesanteur des corps serait réduite à zéro. Une pierre lancée en l’air à l’équateur ne retomberait pas, et resterait suspendue dans l’espace. Vous seriez obligé de tirer par les pieds, pour le ramener sur le sol, le danseur imprudent qui oserait s’élancer à la hauteur d’un entrechat.