Cet accident menaçait de prendre les proportions d’une calamité publique, car le prince était généralissime des armées de terre et de mer et considérait son irrigateur comme la pièce la plus indispensable de son arsenal de bataille. Je n’ai pas besoin de dire que ce n’était pas contre l’ennemi qu’il dirigeait les moyens d’action de la machine, comme jadis le maréchal Lobau ne craignait pas de le faire à la tête d’un bataillon de pompiers ; non, l’usage qu’il en faisait était quotidien, mais tout personnel.

La simple mention de ce fait est le plus bel éloge qu’on puisse faire du courage de Kromluong Vongsa, car chacun sait que le boulet qui siffle sur le champ de bataille aux oreilles d’un homme dépourvu de courage, produit sur son économie troublée l’effet d’une bouteille d’eau de Sedlitz. L’état du prince sur le champ de bataille étant invinciblement et diamétralement opposé, j’en conclus que son courage était indomptable.

A cette époque, l’ambassade française arriva à Bankok, capitale du royaume de Siam. Dès ce moment, le prince n’eut plus qu’une idée : faire réparer son instrument ou s’en procurer un au poids de l’or. Mon ami, homme de précaution, avait un double exemplaire de l’objet de sa convoitise, et se fit un véritable plaisir de combler les vœux du prince, qui put dès lors s’en aller en guerre comme le grand Malbrough.

La reconnaissance de Kromluong était sans bornes ; il fabriquait lui-même pour son nouvel ami des plumes en bois de teck, fort ingénieusement taillées, dont l’une m’a servi à écrire la présente causerie ; le soir, il le reconduisait en palanquin porté par ses esclaves à la case flottante qui lui servait de maison, et il ne le laissa repartir pour la France que sur la promesse formelle qu’il lui rapporterait un jour un vrai chapeau de général ; un vrai, car celui qu’il possédait, et qu’il avait payé comme tel, n’avait jamais eu de si hautes destinées.

A propos de cases flottantes, l’habitation paraîtra peut-être quelque peu mesquine pour loger un secrétaire d’ambassade ; il est certain qu’à Paris on pourrait s’en montrer peu satisfait ; mais à Siam, c’est une autre affaire ; la ville de Bankok, qui renferme environ 600,000 habitants, est composée de cases flottantes et fixées sur le fleuve au moyen de quatre piquets, ce qui permet au propriétaire de remonter ou de descendre le Menam s’il est mécontent de son voisinage. Il est très-peu de maisons, outre les palais, qui soient construites d’une manière plus stable. Cela me fait penser que ces cases qui changent de place si souvent, ces rues que le matin voit naître et le soir évanouir doivent rendre le service de la petite poste très-pénible pour les facteurs du pays.

Kromluong Vongsa est mort au mois de février dernier ; il faut espérer que Bouddha aura fait passer l’âme de ce brave prince dans le corps de quelque éléphant blanc, car, après son chapeau de général, c’est ce qu’il désirait le plus.

Je n’ose croire que le présent de mon ami soit la cause de son trépas, et que cet instrument lénitif soit devenu pour les entrailles du malheureux prince une robe de Nessus brûlante et mortelle.

IX

Ralentissement du mouvement terrestre.
Revaccination. — Coloration des photographies. — M. Montagne.
Des instruments nécessaires à la diagnose.

J’ai une triste nouvelle à vous apprendre. Il paraît que, décidément, la terre fatiguée de son éternel mouvement de manége autour du soleil, témoigne de son besoin de repos en ralentissant sa marche.