N’allez pas croire pourtant que toutes les dynasties se ressemblent, ce serait commettre une grave erreur ; car, à côté de celle des Chiendent, on rencontre la dynastie des Geoffroy Saint-Hilaire, grande et belle famille de savants qui se perpétue sans s’amoindrir, et qui semble être la famille capétienne de ces royaumes ; il en est bien d’autres encore qui tiennent dignement leur sceptre scientifique, et si le régent n’orne pas leur couronne, on y voit, cependant, quelques bons gros diamants qui jettent assez d’éclat pour briller encore dans un siècle ou deux.
On a inauguré la statue de Bichat, la fête n’est déjà plus qu’un souvenir, les beaux vers, les éloquents discours, les voix harmonieuses résonnent dans le lointain, et si l’on se rapproche de la Faculté pour les entendre encore, on trouve la cour déserte et Bichat tout seul sur son piédestal.
Quoi ! ce bronze serait le portrait du grand physiologiste ? Non, non, ce n’est pas lui, car en le contemplant je ne me sens point saisi de cette respectueuse émotion qu’on éprouve en contemplant les traits d’un homme aussi illustre. Cette face porte-t-elle le sceau du génie ? — Elle ressemble d’une manière si frappante, surtout de profil, à M. Chailly, qu’on pourrait croire qu’il a prêté sa tête à David (d’Angers) pour modeler le bronze. Peut-être le célèbre accoucheur sera-t-il fort humilié de ressembler à Bichat, mais je n’y puis que faire. Cette ressemblance établie, il suffit, pour juger du caractère de la tête, de décider, oui ou non, si M. Chailly a la tête d’un homme de génie ; j’affirme que oui, mais je n’impose mon opinion à personne ; seulement Bichat est mort à 31 ans, et cette ressemblance le vieillit au moins de vingt ans.
L’examen du torse nous révèle une incurvation de la colonne vertébrale très-prononcée à droite. L’articulation scapulo-humérale droite présente un beau cas de tumeur blanche compliquée de luxation spontanée, qui explique parfaitement la pose gênée du bras. De plus, l’ampliation anormale de la cage thoracique du même côté me semble provenir d’une pleurésie chronique, et chacun sait que l’illustre Bichat ne fut jamais atteint de ces diverses affections.
Comme aspect général, la statue paraît guindée, le corps semble fait pour une autre tête, et la tête pour un autre corps. Le savant médite, une plume à la main ; il semble réfléchir profondément au moyen de sortir des affreuses bottes qui grimacent autour de ses jambes. Hélas ! je crains bien que l’ombre du grand Bichat ne vienne plus errer, le soir, dans la cour de la Faculté, de peur de se trouver nez à nez avec la statue de M. Chailly, qu’on a baptisée de son nom.
Heureusement que la gloire de Bichat n’a rien à redouter des erreurs de l’art ; heureusement que David (d’Angers) a créé assez de chefs-d’œuvre pour que l’art ne lui reproche pas la statue de Bichat.
Un de mes amis arrive du royaume de Siam ; il faisait partie de l’ambassade française qui vient de conclure avec le souverain siamois un traité de commerce. Cet ami a joué un petit rôle dans une histoire médico-pharmaceutique qui n’a peut-être pas été sans influence sur le résultat des négociations.
Le prince Kromluong Vongsa, frère du roi, était le meilleur des princes et le plus malheureux des hommes. Voici la cause de ses malheurs : il était atteint d’une de ces incommodités rebelles que les bonbons de Duvigneau ont eu l’impertinente prétention de combattre et même de guérir. Mais la réputation des bonbons Duvigneau n’est pas encore parvenue jusqu’à Siam, et le pauvre prince n’avait d’autres ressources pour calmer ses embarras que de chercher des consolations (qui auraient fait le désespoir de M. de Pourceaugnac) près d’un irrigateur de fabrique française, dont il ne se séparait jamais. Mais, hélas ! par un de ces malheurs qui ne respectent même pas les têtes couronnées habitant un pays humide, cette machine hydraulique se trouva un jour hors d’état de remplir ses devoirs. Les mécaniciens les plus habiles, les savants les plus ingénieux du royaume furent vainement consultés, vainement ils interrogèrent l’organisme de ce sphinx de fer-blanc, il resta impénétrable, aucun d’eux ne parvint à lui arracher le secret de ses troubles fonctionnels ; le docte aréopage déclara à l’unanimité que l’irrigateur était perdu pour la santé du prince, et le condamnèrent à la ferraille à perpétuité. Le dérangement de la machine ne provenait pas de cette nostalgie que l’on éprouve souvent lorsqu’on est exilé à 3,000 lieues de son berceau ; non, la cause en était toute matérielle et produite par une rouille dévorante qui en avait détraqué les ressorts.