Dernièrement les reptiles et les poissons ont assisté à l’abdication de leur souverain ; je me hâte de dire, pour l’honneur de ces intéressants animaux, que cette abdication n’était nullement le résultat d’une révolution. Le bon et très-savant roi Duméril Ier abdiquait, à l’âge de plus de quatre-vingts ans, en faveur de son digne héritier, Duméril II, qui venait d’atteindre sa majorité scientifique. Je passe sous silence les fêtes et réjouissances inséparables d’un si grand événement et d’un tel avénement.

C’est donc aux pieds de Duméril II, roi d’Erpétologie, que les goujons, les lézards, et autres reptiles déposeront désormais leurs respectueux hommages, comme ils les déposeront un jour aux pieds de Duméril III, si Duméril II ne meurt pas sans postérité. Que le ciel préserve les pauvres bêtes d’un pareil malheur !

Comme vous le voyez, dans ces verts royaumes, le fils du sultan naît sur les marches du trône, et il est aussi certain de l’occuper un jour que le lama né dans la ménagerie peut être sûr de succéder au lama exotique qui lui donna l’existence.

Aussi, ne demandez pas au jeune lama de faire de la laine plus belle que celle de monsieur son père, il vous répondrait avec beaucoup de sens :

— A quoi bon ! ne suis-je pas bien sûr d’être un jour grand lama comme papa ? quel motif ai-je donc de me tourmenter pour changer la toison de la famille ?

Quand un jeune prince du Jardin des Plantes a toutes ses dents scientifiques, quand il est complétement sevré du lait qu’on tette à la Chaumière, sa famille assemble les têtes couronnées du voisinage et leur dit :

— Rois, mes frères, passez-moi la casse, je vous passerai le séné ; j’ai mon fils qui est en âge de porter le sceptre, les zoophytes (ou les mollusques, ou les vertébrés, etc., etc.) ont perdu leur prince ; j’ai plusieurs enfants à pourvoir, ce petit royaume irait comme un gant à mon aîné, avec votre permission, je voudrais l’installer sur ce petit trône.

CHŒUR DES ROIS. Nous vous passons la casse, vous nous passerez le séné ; que votre fils gouverne en paix.

Le nouveau prince est bientôt élu. Et les mites crient comme les autres : Vive le roi ! Car elles savent que le nouveau prince leur permettra, comme par le passé, de ronger les collections qui dorment du sommeil d’Épiménide au fond des greniers ; elles savent que les générations de mites se succèdent sans trouble et sans secousse, comme les dynasties des princes du Jardin des Plantes.

Un jour, je vous dirai l’histoire de Chiendent Ier, prince puissant, qui vivait encore il y a quelques années ; Chiendent n’est pas le nom qu’il reçut de ses aïeux, mais l’histoire confère aux grands rois un surnom qui rappelle leurs plus grandes qualités, et je le surnomme Chiendent, parce que ses racines envahirent le Jardin des Plantes, et que ses héritiers fleurissent ou florissent encore un peu partout. Que la science lui soit légère !