Tous les lundis, on voit arriver à l’Institut, dans une petite voiture de malade, un vieillard infirme et octogénaire qu’on monte à grand’peine jusqu’à la salle des séances. C’est M. Montagne, un des plus savants botanistes de notre époque. On lui doit la classification de presque tous les cryptogames rapportés des voyages de circumnavigation. Il est le dernier égyptien, c’est-à-dire le dernier survivant de la commission scientifique choisie par Bonaparte pour l’accompagner en Égypte. Berthollet, Monge, Geoffroy, Cordier, Jomard, etc., étaient ses collègues.

M. Montagne a cultivé la science avec amour et ne lui a jamais demandé les moyens de s’enrichir. Sa modeste position de fortune lui rend nécessaire le jeton de présence qu’il touche à l’Institut. C’est donc un peu pour cela qu’il fait tous les lundis ce fatigant voyage.

En 1824, un illustre savant, Lamarck, vieux, infirme et presque dans la misère, se traînait également avec peine à l’Institut, pour y toucher le jeton de présence qui l’aidait à vivre. Cuvier, alors secrétaire perpétuel, demanda à ses collègues que Lamarck fût porté d’office en tête de la liste de présence, et qu’il ne fût pas obligé d’assister aux séances. La savante Compagnie s’associa immédiatement à cette bonne pensée, et Lamarck ne fut pas privé du faible secours qui était devenu pour lui une nécessité.

La même mesure serait une justice rendue à la vie laborieuse de M. Montagne, et s’il voulait encore venir parfois réchauffer ses quatre-vingts ans au foyer de la science, au moins choisirait-il son temps.


M. Piorry occupait la tribune, et, dans un long discours en grec et en français, le savant professeur avait vigoureusement insisté sur l’importance de l’organographie en médecine.

Je quittai donc l’Académie, profondément touché de ce que je venais d’entendre et presque converti à des idées sans lesquelles il est, avait-il dit, impossible de faire de bonne médecine, de la médecine sérieuse et scientifique. Je me pris à songer que depuis longtemps j’avais perdu mon plessimètre, et je résolus de profiter de mon émotion pour le remplacer. Je m’acheminai donc de suite vers le magasin de Robert et Collin, et demandai un plessimètre ; on m’en montra de cinq espèces différentes, sans compter les variétés : il y en avait en écaille, en buis, en ivoire, avec ou sans charnières. J’étais dans une très-grande perplexité ; lequel choisir ? quel était de tous ces plessimètres le plessimètre orthodoxe, celui hors duquel il n’y a point de salut ? Dans mon embarras, j’en pris un de chaque espèce, me réservant de demander à M. Piorry quel était le vrai, celui qu’il avait découvert lui-même, et de détruire immédiatement les autres, qui, peut-être, pourraient être la cause innocente d’irréparables erreurs de diagnostic.

J’allais me retirer lorsque le commis me dit : Vous ne prenez pas de stéthoscope ? — Merci, je crois que j’en ai un. — Un seul ? — A la rigueur, je puis en prendre un pour chaque oreille ; cependant… — Écoutez-moi, monsieur ; je vois que vous sortez de l’Académie et que vous venez de boire au biberon des saines doctrines, je vois à votre air que M. Piorry a parlé et qu’il vous a converti à l’organographisme ; ne faites donc pas les choses à demi, et pendant que vous subissez encore son influence magnétique, munissez-vous de tous les instruments de diagnose nécessaires à un médecin sérieux et organopathe. Laissez-moi vous guider dans la voie nouvelle où vous semblez devoir marcher désormais. J’ai été deux ans roupiou de ce grand homme ; je sais ce qu’il vous faut.

Je m’inclinai et mon obligeant cicérone me présenta quatorze stéthoscopes différents. Il m’expliqua que chacun d’eux possédait des propriétés acoustiques particulières, et pour quels motifs le râle crépitant qu’on entendait avec le stéthoscope de L…, se transformait en râle sibilant avec celui de P…, et en râle sous-crépitant avec celui de G… Il mit à ma disposition le thorax d’un ouvrier asthmatique et chargé de satisfaire dans l’établissement à tous les besoins de l’auscultation ; mais, après une étude de vingt minutes, je m’étais tellement brouillé avec mes différents stéthoscopes, que je ne distinguais plus rien du tout, malgré les efforts de mon sujet qui respirait à se briser les côtes ; mais je pense que cela tenait seulement à mon peu d’habitude et que, lorsque j’aurais étudié ces instruments pendant un certain temps, je me tirerais tout comme un autre de l’auscultation. Cependant je refusai formellement de joindre au paquet un stéthoscope à musique nouvellement inventé, craignant de trop compliquer mes études.