— Avez-vous l’ophthalmoscope de Galesowski ? me dit mon obligeant cicérone. — Non. — Très-bien, je vais vous le donner accompagné de celui d’Anagnostakis et de celui de Desmarres ; de sorte que si l’un vous donne un résultat, et l’autre un autre, le troisième fera immédiatement pencher la majorité de son côté, à moins qu’il ne vous fournisse lui-même un troisième résultat, ce qui n’est pas absolument impossible. Il introduisit donc les trois instruments dans mes poches et continua :
— Avez-vous un instrument pour compter les pouls ? Je tirai triomphalement de mon gousset une montre à secondes de Leroy qui me sert à cet usage. — Ça, fit-il d’un air dédaigneux, ce n’est pas un instrument médical ; c’est tout au plus bon pour établir la diagnose de l’heure quand vous allez en fiacre ; mais la sphygmose demande un instrument spécial, non-seulement classique, mais encore mythologique ; le voici : c’est le sablier. Du reste, il n’est pas convenable de tirer à chaque instant sa montre devant un malade ; il s’imagine que ce n’est pas pour compter son pouls, mais uniquement parce que vous vous ennuyez près de lui, ce qui n’est ni poli ni médical.
Mais ce n’est pas tout, le sablier ne remplit que la moitié de l’indication. Comment appréciez-vous la forme du pouls, son rhythme et son espèce ? — Je lui montrai finement mes trois doigts réunis dans la position classique. Il répondit par un regard de travers à ce langage muet. — Osez-vous, me dit-il, comparer vos doigts à nos instruments de précision ? les croyez-vous assez sensibles pour diagnostiquer d’une manière authentique et formelle les soixante-cinq espèces de pouls découverts par l’illustre Bordeu ? Il vous faut pour cela un instrument spécial qui ne doit jamais vous quitter, pas plus que ceux que vous avez pris et que vous allez prendre ; car un médecin qui se présente chez un malade sans être pourvu de TOUS ses instruments de diagnose, n’est qu’un soldat qui marche sans armes vers l’ennemi.
Je passai involontairement mes mains sur mes poches, elles étaient déjà remplies de tant de choses, que je commençai à craindre que mon galbe médical n’en fût considérablement altéré ; je sentis que j’avais quelque peu l’air d’un brocanteur en habit noir. — Voilà, continua-t-il, l’instrument qui sert de complément indispensable au sablier, c’est le sphygmomètre ; non pas celui qu’inventa Sanctorius, et qu’il appelait pulsiloge, mais bien celui du grand Hérisson ; au moyen de cette petite machine, son seul titre à l’immortalité, cet homme célèbre a pu découvrir et même décrire trente-deux espèces de pouls de plus que Bordeu ! ce qui fait maintenant quatre-vingt-dix-sept espèces connues. Voyez, monsieur, à quels progrès peuvent conduire les instruments de précision appliqués à la diagnose !
Je mis dans la poche de mon gilet le sphygmomètre, que j’avais pris d’abord pour un mirliton. Je me dirigeais vers la caisse, lorsque mon cicérone me barra le passage avec un compas de Baudelocque, et un pelvimètre de Vanhuevel. — Avez-vous cela ? me dit-il. — Non. — Aussitôt, et sans m’en demander l’autorisation, il me plaça les deux instruments sous mon bras gauche ; c’était pour moi une démonstration suffisante de leur utilité ; puis, me saisissant par le bras droit, il me ramena devant son comptoir et trouva le moyen d’introduire dans mes poches un spéculum univalve de son illustre maître, et un à vingt-deux valves de je ne sais pas qui ; il n’en introduisit pas davantage, d’abord parce qu’il n’y avait plus de place, et puis, parce que je lui avais avoué en posséder déjà six de divers modèles.
— Je pense, continua-t-il, que vous avez un microscope, car depuis la grande discussion du cancer, il n’est guère permis à un médecin sérieux de se passer de cet élément de diagnose ? Je fis timidement un signe négatif, et mon obligeant cicérone se mit d’un air furieux à m’emballer un gros microscope dont il me remit la clef.
Enfin, je lui fis observer que si j’étais obligé de transporter tout ce bagage chez chaque malade, je n’aurais plus l’air d’un médecin, mais d’un Auvergnat dans l’exercice d’un déménagement. — Monsieur, me répondit-il, la science ne tient pas compte de ces puérils détails ; elle marche ; c’est aux hommes qui la suivent à consulter leurs forces.
Les miennes commençaient à s’épuiser ; mais je résolus de n’en rien faire paraître pour qu’on ne pût supposer que je n’aimais pas la science. Seulement je me promis in petto de louer à l’année un commissionnaire garni de crochets, qui pût m’accompagner chez mes malades.
Comme je me souriais à l’idée du grotesque domestique qui allait devenir mon ombre, mon cicérone me crut favorablement disposé à collection et introduisit dans ma poche de portefeuille, qui jusque-là avait échappé à l’invasion, une boîte à réactifs pour les urines, un lithomètre, un mètre, une loupe dont il me démontra la puissance sur un ouvrier atteint de la gale, qui me fournit sur-le-champ un acarus ; enfin, un thermomètre. Je lui demandai comment il était possible d’appliquer cet instrument à la diagnose et quelle était son utilité. — Cela est aussi simple qu’ingénieux ; vous introduisez la boule de ce thermomètre dans le rectum ou la cavité buccale de votre malade, et vous constatez immédiatement de combien de degrés il s’éloigne de la température normale.
C’est, en effet, fort ingénieux ; je vous remercie ; mais je pense que je suis maintenant suffisamment équipé. — Pas encore, il vous manque ceci ; et il cherche à placer sous mon bras droit, encore libre, une grosse machine qui me sembla le compteur à gaz de l’établissement. — Merci, dis-je en le repoussant, ceci est un instrument de diagnose applicable à la combustion de l’hydrogène, et comme je ne brûle chez moi que de l’huile… — Comment ! monsieur, me dit-il, pour qui prenez-vous donc notre maison ? Apprenez, monsieur, que cet instrument est un spiromètre, non pas le spiromètre de Sybson, qui se contentait de mesurer le mouvement thoracique ; pas même celui d’Hutchinson, qu’on peut employer au besoin comme cloche à plongeur ; c’est le spiro-gazomètre de M. Bonnet, instrument admirable et indispensable pour la diagnose de la phymie ; on s’en sert en bouchant avec soin les divers orifices de son malade et en le faisant souffler dans ce tube ; alors la respiration met en mouvement des choses que je n’ai pas besoin de vous expliquer, et les aiguilles du cadran indiquent, clair comme le jour, que le sujet est phthisique ; à moins cependant que la machine ne se dérange, ce qui arrive quelquefois, ou que le sujet, par une cause quelconque, ne paraisse phthisique et ne le soit pas. Par la même occasion, vous ferez bien de prendre le spiromètre de Guillet ; au moins, si l’un se détraque, pendant que nous le réparerons, vous pourrez vous servir de l’autre. Je fis l’épreuve de mes instruments sur un ouvrier phthisique attaché pour cela à l’établissement, car cette maison est si bien montée, que, dans l’intérêt des clients, chaque ouvrier doit, en entrant, justifier au moins d’une infirmité utile à l’essai des instruments qu’on y fabrique.