Je replaçai sous mon bras le spiro-compteur et me dirigeai sérieusement vers la caisse, lorsque mon conducteur me mit en face d’un bonhomme d’environ deux pieds de haut, habillé en Turc, et qui avait un cadran sur le ventre. Je supposai que c’était un client postiche, destiné à être placé dans le salon des médecins qui ont peu de clients pour faire tapisserie à l’heure de la consultation. — Monsieur, lui dis-je avec beaucoup de dignité, je méprise de pareilles supercheries ; je ne veux pas de votre client postiche. — Vous le prendrez, dit-il en déchargeant un terrible coup de poing sur la tête du Turc ; aussitôt, chose étrange, je vis l’aiguille du cadran se mettre en mouvement et se fixer sur le chiffre 235. Je restai stupéfait devant un argument de cette puissance ; mais mon étonnement se transforma en admiration quand il m’eut expliqué que c’était un dynamomètre, instrument de diagnose appliqué à l’étude du retour des forces pendant la convalescence. En faisant frapper le malade tous les matins sur cette machine, on peut déterminer d’une manière exacte le régime qui doit être suivi ; on l’augmente et on le diminue, selon que le coup de poing donne un chiffre plus ou moins élevé. Comme on le voit, c’est un des instruments de diagnose les plus nécessaires, et le seul qui permette de conduire une convalescence avec quelque sûreté.

Cependant, ce dernier appareil augmentait de beaucoup mon bagage, et je vis bien que l’Auvergnat le plus robuste ne pourrait pas suffire à la tâche ; je me résignai donc mentalement à en prendre deux ; puis, réfléchissant que deux Auvergnats n’étaient que la monnaie d’un cheval, je me décidai pour ce dernier animal, qui pourrait, étant choisi un peu long, me porter avec tous mes instruments de diagnose.

J’avais le droit de croire ma collection complète et je marchais d’un pas résolu vers la caisse, lorsque mon infatigable cicérone me mit en face d’une grande paire de balances qui (au moyen d’un ingénieux mécanisme, solennellement approuvé par l’Académie) pouvaient se réduire à un volume portatif. Il voulut absolument joindre cette machine au reste de mes achats, sous prétexte qu’elle m’était tout à fait indispensable pour établir d’une manière exacte les variations qui peuvent survenir dans la pesanteur spécifique des malades. Je refusai avec énergie cet instrument de diagnose à l’usage des épiciers, et déclarai que, malgré l’ingratitude et autres agréments qui font du malade un animal insupportable, je ne consentirais jamais à le peser comme un pain de sucre ou un tonneau de raisiné. Malgré ses supplications, je me cramponnai à la caisse et demandai ma facture avec l’énergie d’un homme décidé à résister à toutes les séductions. On se rendit à mon désir ; mais, grand Dieu ! quel fut mon effroi quand je vis un total de 2,427 fr. 50 centimes ! Dans mon émotion, je lâchai le spiro-gazomètre de M. Bonnet, qui rendit en tombant un son déchirant ; je fus contraint de me séparer de tous ces merveilleux instruments, et je partis avec un modeste plessimètre, en maudissant la fortune qui m’empêchait de devenir un grand praticien.

X

La mariée luxée. — Sur l’enroulement des plantes volubles.
Reproduction des organes.
Les Naïades des eaux minérales. — Trains de plaisir et de santé.
Le père Patience.
Grande découverte scientifique.

Samedi dernier, on allait unir un jeune couple ; la mariée, que la cérémonie amusait peut-être médiocrement, fut prise d’un bâillement tellement vigoureux, qu’elle se luxa la mâchoire inférieure : au moment de prononcer le oui sérieux, impossible de finir le mot. Sa bouche largement ouverte, et que rien ne pouvait fermer, ne laissait passer que des cris de terreur inarticulés. Tumulte, émotion, tableau.

Le futur, car il n’en était encore qu’à la préface de la cérémonie, ne perd pas la tête, il entraîne la victime… de l’accident, chez un chirurgien voisin de la municipalité ; la noce le suit.

L’homme de l’art voit tout à coup son salon envahi par une noce touffue, précédée d’un monsieur sans chapeau, portant le costume solennel de l’hyménée, et traînant après lui une jeune fille couronnée d’oranger.

Tout le monde parlait à la fois, excepté la mariée qui continuait, faute de mieux, à pousser des cris désespérés. Le chirurgien se croyait à une répétition de la Mariée du Mardi-Gras. Enfin, il comprit ce qu’on attendait de lui, et la mâchoire, accusée de s’être décrochée, fut remise en place. C’est devant le représentant de la Faculté que la jeune fille acheva son oui interrompu. Mais celui-là était insuffisant, et elle dut le recommencer devant l’adjoint, qui avait dit au cortége : « Ne soyez pas longtemps, ou je quitte mon écharpe. »