M. Velpeau naquit en 1795, à Brèche, petit hameau situé à quelques lieues de Tours, d’un modeste maréchal ferrant un peu vétérinaire ; il sentit peser sur son berceau cette froide pauvreté campagnarde, toute de privations, continue, monotone, sans espoir, qui semble river à la misère inexorable toute l’existence d’un homme. Cette misère-là ne connaît pas de forces improductives, elle veut que chacun gagne son pain noir, et l’enfant qui commence à marcher doit traîner après lui un troupeau vers les champs. Alfred Velpeau n’échappa pas à cette nécessité, et les bestiaux de Brèche eurent l’honneur d’être conduits à la pâture par un futur professeur de la Faculté de Paris, chirurgien des hôpitaux, membre de l’Institut, de l’Académie de Médecine, de la Société de Chirurgie, du Conseil des hôpitaux, Commandeur de la Légion d’honneur, membre de toutes les Sociétés savantes dont il a bien voulu faire partie, et de plus quadri-millionnaire.
Du départ à l’arrivée, la route fut longue et rude, et s’il n’avait eu, pour lui apprendre à lire, le digne curé de sa commune, Dieu sait comment il eût franchi cette première étape intellectuelle ; il perdit à l’âge de six ans son premier précepteur, mais il savait lire, donc il était le plus savant de Brèche, et, faute de maître, il apprit seul à écrire en copiant les lettres d’un livre. C’était le commencement d’un duel gigantesque avec la destinée, duel dans lequel je ne puis le suivre pas à pas. A dix-neuf ans, il profita des leçons de latin qu’un honnête propriétaire des environs faisait donner à ses enfants. Alors son ambition prit une forme, il rêva qu’il pourrait bien un jour être officier de santé ; quel honneur pour la famille ! Ce rêve se réalisa en 1817.
M. Velpeau était entré à l’hôpital de Tours, où, par son ardeur infatigable au travail et son intelligence hors ligne, il avait su se concilier le bienveillant appui de l’illustre Bretonneau. En 1820, sa destinée l’entraîna vers Paris, où il vécut trois mois avec cent francs ; à force de persévérance, il dompta la fortune et obtint successivement, le plus souvent par le concours, les places et les honneurs qui font une si belle couronne à sa verte vieillesse.
Il a dû sa haute position exclusivement à son génie et à son amour du travail ; il marcha fièrement et honnêtement vers son but sans rien demander à l’intrigue ou à la bassesse ; les dignités sont plutôt venues le chercher qu’il ne les a sollicitées, et ses rivaux ont toujours été forcés de lui rendre cette justice, que le mérite chez lui n’a jamais été inférieur à la récompense. M. Velpeau tient en ce moment le sceptre de la chirurgie française, c’est-à-dire celle du monde entier ; il n’a plus rien à espérer de la gloire, et pourtant il travaille encore afin d’ajouter quelques pages à ses œuvres, déjà assez considérables pour remplir la vie de trois hommes laborieux. On lui doit : 1o un Traité d’anatomie chirurgicale, 2 vol. — 2o un Traité d’accouchement, 2 vol. — 3o Médecine opératoire, 3 vol. — 4o l’Ovologie humaine, 1 vol. — 5o Traité de la contusion, 1 vol. — 6o Traité des tumeurs du sein, 1 vol. — 7o Clinique chirurgicale, 3 vol. ; la plupart de ces ouvrages importants ont eu plusieurs éditions. Il a en outre publié environ DEUX CENTS MÉMOIRES sur les différents points de chirurgie. On pourrait ajouter à cela un volume de bons mots, si on voulait recueillir ceux qu’il sème dans ses jours de belle humeur.
L’illustre chirurgien vit fort retiré, il n’admet personne dans son intimité ; son cabinet de travail lui procure les seules distractions qu’il sache goûter. M. Velpeau est d’une exactitude chronométrique : pendant plus de vingt-cinq ans, on l’a vu arriver le matin à son hôpital à huit heures dix minutes ; aussitôt arrivé, il mettait son tablier et prenait la liste de ses internes, externes, roupious, bédouins, etc., pour pointer les absents, car il exige de son personnel une exactitude égale à la sienne ; aussi on chercherait en vain un service d’hôpital mieux fait que le sien.
C’est là que les savants étrangers viennent lui payer leur tribut de justes respects, et se joindre au cortége d’élèves et de maîtres qui suivent le matin la clinique de l’éminent professeur et assistent à ses opérations. Les vieux Turcs avaient jadis construit, non loin de Belgrade, une tour avec les têtes de leurs ennemis vaincus ; M. Velpeau aurait pu se construire un palais avec les bras, les jambes et les tumeurs de toute nature qui sont tombés depuis trente-quatre ans sous son habile couteau.
Il est d’une prudence extrême et ne s’embarque jamais vers l’inconnu sans avoir pris toutes sortes de précautions. Son caractère est ferme et droit ; logicien très-serré, il fait peu de cas des artifices de langage, et dans ses discours il vise peu à l’effet ; mais à l’Académie, lorsque le débat fait fausse route, il excelle à le ramener sur son véritable terrain en débarrassant la discussion des éléments artificiels que les phraseurs ont pu y introduire.
Au physique, M. Velpeau n’a jamais été un Adonis, — et ce n’est probablement pas par les femmes, à défaut de mérite, qu’il eût fait son chemin, — mais sa physionomie est illuminée par un certain rayon qui n’a jamais brillé sur le front des hommes ordinaires. Ses yeux investigateurs sont malicieusement cachés derrière des sourcils broussailleux et de haute futaie. Sa bouche s’éclaire parfois de ce sourire narquois et douteur que notre science accroche aux lèvres de ses véritables élus, et qui semble dire : Est-ce bien prouvé ? M. Velpeau est un libre penseur… qui ne dit sa pensée à personne.
Il porte toujours une redingote noire ; sa haute et puissante cravate blanche est magistralement empesée ; elle est ornée d’un petit nœud, toujours si exactement le même, qu’on pourrait croire que depuis trente ans il n’a pas changé de cravate, n’était son éclatante blancheur, car il a un soin minutieux de sa personne.
De taille moyenne et mince, M. Velpeau a la marche alerte et juvénile ; le geste aussi jeune, la voix aussi vive, la pensée aussi rapide, qu’à l’époque où il mangeait du pain de munition dans une mansarde du quartier latin.