Le temps a jeté des rides sur son front et blanchi ses cheveux, mais là se sont arrêtés ces ravages. Il a complétement respecté cette énergique constitution, cette belle intelligence, qui n’a pas encore dit son dernier mot.


Grand Dieu ! quel désastre ! que de morts ! que de mourants ! Notre-Dame à la rescousse ! une partie de la noblesse de France vient de passer de vie à trépas. Oncques ne fus témoin d’un pareil carnage de titres ; jamais les batailles les plus sanglantes, jamais Pavie, jamais Malplaquet ne virent tomber tant de marquis, de barons et de comtes ; quant aux simples chevaliers, ventre-saint-gris ! si on ramassait les anneaux des simples chevaliers férus en cette occurrence, on en trouverait plus qu’Annibal, qui en récolta, dit-on, trois décalitres après sa victoire de Cannes.

Heureusement que cette terrible mortalité n’est pas causée par une grande bataille ou par une épidémie meurtrière : c’est une simple loi sur les titres de noblesse qui a tué tant de gentilshommes.

Cette impitoyable loi se dresse inflexible devant tout croquant qui s’est permis d’entortiller sa roture dans un parchemin de sa fabrique ; s’il s’est déguisé en duc, elle jette à terre sa couronne à huit fleurons ; s’il s’est créé simple chevalier, elle lui coupe son DE sans plus de cérémonie que Pierre Pitou lorsqu’il coupe la queue d’un chien sur le Pont-Neuf, et de plus elle leur crie :

— Allons, braves gens, votre farce est jouée, cachez votre blason et rentrez dans le néant.

— Hélas ! madame la loi, gémit un croquant désespéré, ne soyez point si dure au pauvre monde ; je porte avec tant de grâce le nom de mon village, qu’il doit être fier de se voir si noblement représenté… Et puis, je fus toujours bon et miséricordieux pour ma commune, je ne l’ai jamais grevée de tailles ni de corvées ; je n’ai jamais obligé personne à battre les étangs pour imposer silence aux grenouilles qui troublaient mon noble sommeil ; je n’ai jamais exigé de mes vassales le droit de jambage et du reste ; et si parfois elles ont bien voulu m’accorder ce joli droit du seigneur, cette faveur s’adressait moins à ma noblesse qu’à mes avantages personnels… Eh quoi ! madame la loi, vous êtes inexorable ? il faut donc tout vous dire ? Eh bien ! j’en conviens… mon père était un manant, un rustre, un pied-plat, dont je rougirais fort de porter le nom… Mais les vaches que gardait madame ma mère, à l’époque de ma naissance, appartenaient à un marquis, et, palsambleu ! elle était si légère, madame ma mère, que je dois avoir du sang de marquis dans les veines.

Éloquence perdue, la loi impitoyable arrache par lambeaux l’habit à paillettes et livre le croquant nu comme un ver aux risées de la foule, qui le montre du doigt.

Il est surtout une classe intéressante de la défunte noblesse qui a été bien cruellement éprouvée. Je veux parler des gentilshommes qui se livraient à l’extraction des dents. Cependant cette noblesse avait du bon : elle manquait de préjugés, elle occupait ses loisirs à extraire des chicots et à fabriquer des osanores ; elle craignait si peu de déroger en faisant du commerce qu’elle avait chargé les murailles de Paris d’annoncer à la plèbe que, pour la modeste somme de cinq ou dix francs, elle réparait les brèches causées par le davier du temps. On n’a vraiment pas moins de préjugés que ces dignes seigneurs ; il en est même qui, pour se mieux faire connaître, faisaient accrocher leur blason au fond des colonnes pudiques du boulevard, sans craindre que son éclat fût terni par les petites inondations qui se succèdent en ces lieux.

Corne de bœuf ! il faut convenir cependant qu’il est bien dur, après s’être fait appeler pendant dix ans M. le comte, ou M. DE, ou M. DU, ou M. D’ par sa cuisinière, son porteur d’eau et son charbonnier, d’avouer à ces braves gens que son propre sang ne contient pas plus de NOBLÉINE que leur sang plébéien (NOBLÉINE ! ô grand Piorry, voilà qui va nous raccommoder ensemble, à moins cependant, ô illustre néologue, que tu ne sois jaloux qu’un autre l’ait trouvé), enfin qu’on est aussi vilain qu’eux. Il est bien dur surtout de payer de ses propres deniers un badigeonneur pour qu’il efface sur les murailles, — qui sont le livre d’or de cette noblesse, — la glorieuse particule et le nom d’emprunt.