Le corps médical, plus qu’aucune autre classe de la société, a su échapper aux tentations de cette vanité qui porte à rougir du nom paternel ou à le trouver trop court. C’est que le médecin, en général, s’entoure d’assez de considération personnelle pour n’avoir pas besoin de se créer des titres, et ce n’est souvent que lorsqu’il sent la considération lui échapper qu’il se fabrique des parchemins.
MM. de Saint-Pierre, de Saint-Boniface, de Saint-Gervais, vont probablement faire des démarches actives pour ne pas passer à l’état de ci-devant.
A propos de M. de Saint-Gervais, je me demande pourquoi il a fait graver un casque sur ses cartes ; aurait-il eu un grade dans le corps des pompiers de Saint-Gervais, et le casque serait-il placé là pour rappeler ses exploits dans ce corps hydraulique ? Mais non, la supposition est invraisemblable, car M. de Saint-Gervais n’appartient pas à la noblesse d’épée, il appartient à la noblesse de Rob.
La nouvelle loi a causé plus d’une surprise aux bonnes gens qui regardent de loin la bascule aux amours-propres. Ainsi, tel DE qu’on croyait bien légitime, depuis quelques jours a fait le plongeon ; tel autre DE, qu’on croyait de pacotille, surnage fièrement au milieu de la débâcle. Surnagera-t-il longtemps, voilà la question.
J’en connais un surtout (un confrère, bien entendu, car je m’occupe seulement ici des choses médicales) que je m’attendais bien à voir plonger ; mais jusqu’à présent il n’a point courbé la tête ; cela suffit pour que je ne discute pas ses quartiers ; j’accepte son nom écrit en trois mots. Cependant, il faut bien en convenir, le nom ne paye pas de mine, et celui de Patouillet répandrait au moins autant de parfum aristocratique si on l’accrochait à une particule que celui du confrère de la M… malgré ses armoiries, car M. de la M… use du droit que possède tout noble et bon gentilhomme d’avoir des armoiries ; c’est même le blason qui m’avait fait douter de la noblesse ; voici pourquoi : dans l’écu se trouve une faute d’orthographe héraldique énorme, un barbarisme capable de faire évanouir d’horreur l’ombre de M. de Jaucourt. Qu’on en juge :
M. de la M… porte d’argent à trois étoiles, deux en chef, une en pointe ; l’écu fascé d’argent (d’argent ! métal sur métal !! ah !!!), timbré d’un casque placé de profil. Pour tenants, deux clefs portant un ruban d’ordres.
Métal sur métal !!! ma plume frémissante se refuse à continuer, et je dois remettre à un autre jour l’examen des armoiries du corps médical de France.
J’ai lu, dans une chronique attribuée à Jean des Entommeures, une légende fantastique intitulée : LES BOTTES DU PÈRE BOURRI, lequel fut médecin en son temps ; je ne saurais dire l’âge de cette légende ni le temps où vivait le père Bourri ; dans le manuscrit, il y a un pâté sur les dates. Je ne saurais non plus affirmer que le héros de cette histoire se nommât véritablement Bourri de père en fils, car l’auteur, dans un court préambule, donne à penser que sa malice sournoise et son entêtement asinal ont bien pu lui servir de parrains. Mais cela nous importe peu, et il suffira, j’en suis sûr, au lecteur, que le père Bourri ait été médecin pour qu’il s’intéresse à ses bottes.
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