Il était une fois un pauvre malheureux médecin qu’on appelait le père Bourri ; au physique, certaines gens lui trouvaient l’aspect crétinoïde, mais il y avait une telle concordance entre son physique et son moral, qu’il eût été véritablement injuste de ne pas admirer un si parfait accord. Ce pauvre homme n’avait pour toutes ressources que cinquante pauvres mille livres de rentes et le produit de sa clientèle ; c’était bien peu de chose pour vivre. Aussi, comme il ne possédait ni enfants, ni chiens, ni chats, ni poules, comme il ne s’était point chargé de nourrir les malheureux de son quartier, on comprend qu’il était obligé de s’imposer les plus grandes privations, et de se refuser même le nécessaire, afin de ne pas être réduit à la besace ; et puis, on a beau avoir cinquante mille livres de rente et une grosse clientèle, on peut tomber malade tout comme un autre, et se trouver dans l’embarras si l’on n’a pas quelques petites économies devant soi.

II

Le pauvre homme se menait donc la vie bien dure ; il s’était habitué de bonne heure à se priver, autant que possible, des choses coûtant de l’argent. Il traitait de dissipateurs et plaignait du fond de son âme les confrères qui ne rougissaient pas de s’acheter une montre, surtout une montre à secondes ; il avait toujours su échapper à la contagion de ce mauvais exemple, et se contentait d’un sablier de quinze sous pour explorer le pouls de ses malades. Jamais il n’avait franchi le marche-pied d’une voiture, jamais il n’avait donné même trois sous au conducteur d’un omnibus.

III

Pour satisfaire aux exigences d’une grande clientèle, il usait, on le comprend, beaucoup de chaussures. C’était pour lui un grand sujet de douleur ; mais, à moins de marcher sur les mains, ce qui n’eût pas été décent pour un médecin, il fallait bien se résigner à user des bottes. Il s’y résignait donc, non sans de gros soupirs, et les achetait AU RENARD BLEU, rue Guérin-Boisseau, établissement connu de Paris à Limoges pour la solidité, sinon pour l’élégance de ses produits. Aussi, qu’elles étaient belles les bottes du père Bourri, comme on les regardait ! comme on les entendait quand elles résonnaient dans le lointain sur le pavé de la rue ! lorsqu’une fois on s’était habitué au bruit de ces bottes-là, on pouvait distinguer le pas d’un cheval de celui d’un Auvergnat.

IV

Un jour, l’interne du père Bourri remarqua, avec une surprise bien légitime, que son patron avait pour chaussures deux bottes du pied droit. Quel mystère ! En ce temps-là, on était en hiver ; le père Bourri avait deux lieues à faire pour se rendre à son hôpital ; il devait, pour arriver à sept heures, se lever longtemps avant le blond Phœbus, et on savait qu’il n’était pas homme à brûler inutilement de la chandelle pour faire sa toilette. On mit ce jour-là l’erreur de bottes sur le compte de l’obscurité.

Mais, se demandait-on, comment a-t-il pu entrer dedans ? il a dû terriblement pousser.

V

Le lendemain et les jours suivants, la stupéfaction fut à son comble, lorsque l’on vit le phénomène passer à l’état chronique et le maître ne plus chausser que des bottes faites pour le pied droit.