… Il fut donc reconnu que le père Bourri, à la suite d’un léger ramollissement cérébral, traînait le pied gauche et usait la botte de ce côté beaucoup plus vite que celle du pied droit, de sorte qu’un jour il se trouva à la tête de quarante-deux bottes du côté droit veuves de leurs sœurs, et… voilà comment il se fait que, pendant huit ans, le père Bourri n’en porta pas d’autres.
XV
Les générations spontanées.
L’acclimatation des crocodiles. — Pharmacie thérapeutique.
La voix du sang.
Dans une des dernières séances de l’Institut, M. Victor Meunier a fait une lecture sur le sujet si controversé des générations spontanées. Comme un coursier fougueux qui pénètre dans un magasin de porcelaines, il a commis de véritables dégâts dans les usages académiques. Prenant à partie M. Pasteur, l’un des maîtres de la maison, il lui a décoché à bout portant des arguments d’une acidité assez énergique pour cautériser l’épiderme naturellement fort sensible des membres de l’Institut. Aussi, des tempêtes partielles ont menacé d’engloutir la communication avant qu’elle fût achevée.
M. V. Meunier a peut-être un peu oublié qu’il parlait devant la plus illustre des sociétés savantes, et qu’il ne faut pas mettre les pieds dans le plat de la maison qui vous donne l’hospitalité.
Le point de départ de la controverse relative aux générations spontanées est déjà si loin de nous, que vous l’avez probablement perdu de vue, en admettant qu’il ait jamais fixé votre attention. C’est un procès qui menace de durer autant que ceux des vieux Parlements.
Je vais donc vous résumer le débat aujourd’hui, pour que vous puissiez conter à vos petits enfants les origines de la querelle scientifique, dont ils verront peut-être un jour le dénouement.
Il s’agit de savoir si des êtres animés peuvent naître spontanément et sans avoir été engendrés par des êtres semblables. Si nous nous occupions de tambours-majors ou d’éléphants, l’affaire serait bientôt vidée, mais il n’est question ici que des infiniment petits, d’animalcules microscopiques dont les armées se livrent bataille dans une goutte d’eau.
La question, réduite à ces proportions, vous semblera futile si vous mesurez vos préoccupations au volume des êtres qui en deviennent l’objet, et il vous importera peu de savoir si une monade ou un vibrion, qui mesurent un centième de millimètre, ont le droit d’invoquer la recherche de la paternité, ou si, méprisant le préjugé des ancêtres, ils se créent de toutes pièces, sans qu’aucun ascendant puisse réclamer ces enfants-trouvés de la nature.
Cependant ne vous y trompez pas, la loi qui préside à la genèse des êtres est une, et ne souffre pas d’exception. Il suffirait donc d’établir la génération spontanée d’une monade et d’un vibrion pour qu’il soit admissible que dans une île déserte, dans quelque solitude sauvage (la nature entoure ses enfantements de mystère), des animaux d’une classe supérieure puissent reconnaître la même origine.