Il est, du reste, absolument hors de doute que la création des êtres n’a point eu lieu d’un même coup, comme on l’a cru si longtemps. Notre globe a été peuplé par séries successives ; la science est en mesure de le démontrer d’une manière indiscutable, et les apparitions de certaines espèces ont été séparées par de longues suites de siècles. Je reprendrai quelque jour, d’une manière spéciale, cet important sujet. Revenons à nos générations.
J’ai placé, il y a un mois, quelques pincées de foin dans un bocal contenant de l’eau filtrée ; j’ai examiné au microscope, presque tous les jours, une goutte de ce liquide, et j’ai vu apparaître successivement ou simultanément, en quantité prodigieuse, des monades, des vibrions, des enchelys, des volvox, des cyclidums, des kolpodes, des leucophrys, et bien d’autres petits êtres dont les formes sont assez différentes pour qu’on ait pu les classer en familles distinctes.
Cette foule est plus amusante à observer que celle qui encombre les boulevards ; elle a aussi ses affaires, ses besoins, ses passions, et si je vous racontais les mystères d’une goutte d’eau, je serais forcé de gazer plus d’un chapitre. Il est rare, lorsque l’œil s’attache au microscope, qu’on ne perde pas plus de temps qu’on n’avait l’intention de le faire, à regarder ces animalcules qui se cherchent, s’évitent, se heurtent et même se mangent ; car, dans le monde microscopique, c’est exactement comme chez nous : les gros vivent des petits et les dévorent à belles dents.
D’où proviennent ces myriades de microzoaires, dans un liquide qui n’en contenait pas un seul au début ?
Voilà toute la question. L’expérience élémentaire dont je viens de vous parler est celle qui a donné lieu au premier conflit des opinions.
— Ils sont nés spontanément dans le liquide, s’écrient les hétérogénistes, dont le chef est le savant professeur Pouchet, de Rouen.
— Ils existaient à l’état de germes ou d’œufs sur les végétaux de la macération, répondent les panspermistes, qui marchent sous le drapeau de M. Pasteur, de l’Institut.
De part et d’autre, on multiplia les expériences pour obtenir une solution certaine ; je ne les rapporterai pas toutes, car leur nombre est prodigieux. Je vous signalerai seulement les principales.
Pour écarter cette objection, que les végétaux des macérations contenaient préalablement les germes, les hétérogénistes portèrent par l’ébullition les liquides à une température telle que tout germe devait être nécessairement détruit. De plus, ils substituèrent aux macérations végétales des décoctions de viande, des solutions albumineuses, etc., et, cependant, les infusoires se reproduisirent comme par le passé.