Les François ne perdirent le temps ny la commodité de gagner la nation prochaine qui leur estoit ennemie, & dont ils en avoient tant mangé que c’est pitié de l’entendre : car ils estoient les plus forts & en plus grand nombre de villages & d’hommes : & le Principal de ceste nation, nommé La Farine d’Estrempee, homme vaillant à la guerre, de bonne humeur & fort enclin au Christianisme ainsi que nous dirons en son lieu, disoit en se gaudissant que s’il eust voulu manger ses ennemis, il n’en eust resté pour lors aucun : mais je les ay conservez pour mon plaisir les uns apres les autres, pour entretenir mon appetit, & exercer mes gens journellement à la guerre : que si je les eusse tuez tout en un coup, qui les eust mangez ? Puis mes gens n’ayans plus contre qui s’exercer, peut estre se fussent-ils desunis & separez, comme nous avons faict d’avec Thion. Cecy dit-il, pour ce qu’auparavant ce n’estoit qu’une nation de ces deux : lesquels tous ensemble habitans en ces lieux assez eslongnez de voisins, contre lesquels ils se pouvoient exercer à la guerre, ils se rebellerent l’un contre l’autre. Cecy confirme ceste belle maxime d’Estat, que qui veut conserver l’interieur en paix, il faut exercer les remuans au dehors specialement contre les ennemis de la Foy, & moralement qui veut sauver le cœur de tout vice & imperfection, il faut mettre seure garde aux sens exterieurs.
Les conditions de la paix furent qu’on mettroit en oubly de part & d’autre toutes les injures & mangeries : qui plus avoit perdu, devoit avoir plus de patience, & que jamais ils ne se feroient reproche, aussi que venus dedans l’Isle ils demeureroient separez l’un de l’autre, & tous fidellement assisteroient les François. Et ainsi le temps venu on leur envoya force canots & barques dans lesquels ils se mirent & vindrent à l’Isle. Ils furent bien receuz, & leur Chef Thion salué de cinq coups de canon & de deux saluades de mousquets, & passant par le milieu des soldats François arangez selon les ceremonies de la guerre, il entra au fort où le Sieur de Pesieux & moy le receumes. Quant aux harangues qu’il nous fit, je les diray en leur lieu ; conduisons-le en sa loge pour se reposer.
De la Valeur & mœurs des Sauvages de Miary.
Chap. XIII.
Ayant conversé fort familierement avec ceste Nation, j’ay descouvert beaucoup de particularitez, qui sont propres à eux seuls, & beaucoup d’autres qui sont communes à tous les Tapinambos, desquels personne n’a point encore escrit, au moins parlé suffisamment, & sont belles & rares, qui faict que je m’y estendray plus amplement. Ces peuples estoient appellez par les Tapinambos, Tabaiares, auparavant qu’ils se fussent reunis[80]. Ce nom est commun et appellatif, pour signifier toute sorte d’ennemis ; Car mesme cette Nation des Tabaiares appelloient les Tapinambos de l’Isle, Tabaiares, Tapinambos, maintenant qu’ils sont en l’Isle pacifiez & d’accord : Les Tapinambos les appellent Miarigois c’est à dire gens venus de Miary[82] : ou habitans de Miari, ainsi que les Dannois venans occuper la Neustrie, Province ancienne dependante de la Couronne de France furent appellez Normands, & l’ayant retenuë sous l’hommage des Roys de France, perdit son nom ancien de Neustrie, & prit celuy de Normandie.
Les François les appellent Pierres vertes[81], à cause d’une montagne non beaucoup esloignee de leur antique habitation, en laquelle se trouve de tres-belles & precieuses pierres vertes, lesquelles ont plusieurs proprietez specialement contre le mal de rate, & flux de sang : & m’a t’on dict qu’on y trouve des Emeraudes tres-fines : Là ces Sauvages alloient chercher de ces pierres vertes : tant pour en mettre en leurs levres, que pour en faire trafic avec les nations voisines. Les Tapinambos & les Tapouis font grand estat de ces pierres[83] : J’ay veu donner moy-mesme pour une seule pierre à levre, de cette sorte, la valeur de plus de vingt escus de marchandise, que donna un Tapinambos à un Miarigois dans nostre loge de Sainct François de Maragnan. Un certain long cheveux vint chez nous, orné de ses plus beaux atours, qui estoient de deux branches de corne de chevreil, & de quatre dents de biche fort longues, au lieu de pendant d’oreille, de quoy il se bravoit extremement, par ce que cela estoit agencé industrieusement, d’autant que le commun, specialement les femmes, ne les portent que de bois rond, assez gros, comme de deux doigts en diametre : vous pouvez penser quel trou ils font à leurs oreilles : mais sa plus grande braverie estoit d’une de ces pierres vertes longue pour le moins de quatre doigts, & toute ronde, qui me plaisoit infiniement, & avois grand desir de l’avoir pour la porter en France. Je lui fis demander ce qu’il vouloit que je luy donnasse pour cette pierre : Il me fist responce : Donne moy un navire de France plein de haches, serpes, habits, espees & harquebuses.
Un autre Tapinambos fort vieil en portoit une en sa levre d’en bas en ovale, large comme le creux de la main, laquelle pour le long temps qu’il la portoit, & ne l’avoit ostée de son lieu, estoit enchassee dans son menton, la chair s’estant repliee par dessus les bords de la pierre, & avoit pris la forme d’ovale de cette pierre. J’ay dict cecy pour faire voir la valeur de ces pierres vertes.
Ces Miarigois sont communément d’une belle stature, bien proportionnez, valeureux en guerre : de sorte qu’estans bien conduicts, ils ne reculent & ne s’enfuyent point comme les autres Tapinambos & n’en puis donner autre raison, sinon qu’ils ont esté nourris parmy les combats, qu’ils ont tousjours livrez aux Portuguais, lesquels ils ont autrefois défaicts, forcé leurs forts, & emporté leurs enseignes, & jamais n’eussent abandonné leur premiere habitation, ainsi que Thion, leur Principal, nous harangua à sa venuë au Fort Sainct Loüis, si la disette des poudres à canon n’eust contrainct les François, qui estoient avecques eux, de ceder à la force, & au grand nombre des Portugais.
C’est un plaisir que de voir le zele & le soin qu’ils ont de porter les espees, que les François leur ont donné, perpetuellement à leur costé, sans jamais les laisser, sinon lors qu’ils reposent en leurs lits ; ou qu’ils travaillent en leurs jardins, & lors ils les pendent en une branche d’arbre aupres d’eux : d’où il me souvenoit de l’Histoire de Nehemias, en la reparation des murs de Hierusalem, que les habitans d’icelle tenoient d’une main les armes, & de l’autre les instrumens à travailler.
Ils sont curieux de tenir leurs espees claires comme cristal, & les fourbissent eux mesmes, avec du sable doux & de lyanduc, c’est à dire de l’huile de palme, les aiguisent souvent pour les entretenir bien tranchantes, r’accommodent la pointe, quand la roüille, qui est fort commune sous cette zone torride, l’a mangée. Ils s’accoustument à les bien manier, faisant marches & des-marches, quasi à la façon des Suisses, quand ils escriment.