Pline, & Solinus disent, que le Ceraste, serpent mortifere se couvre de sable, laissant au dehors les cornes qu’il porte sur la teste, afin d’inviter les oyseaux à la pasture, lesquelles croyans que ce soit quelque chose convenable à leur nourriture, s’approchent, mais aussi tost le galand sort de son embuscade, & se jette dessus.
La Genese compare le Diable à ce serpent, Cerastes in semita, le Ceraste au chemin. Nous le voyons pratiqué en nos Sauvages, nourris & entretenus à ses amorces de telle façon, qu’il ne seroit pas possible de le croire, si on ne l’avoit veu : Et pour ce qu’un chacun ne peut pas en avoir l’experience, je prie le Lecteur de croire ce que je vay luy raconter.
Ces pauvres Sauvages sont si fols, autour de leurs Sorciers, specialement des Grands, qu’ils croyent fermement qu’ils peuvent leur envoyer les maladies, les famines, & les leur oster quand il leur plaist. Et bien que les mesmes Sorciers sçachent qu’ils sont trompeurs tous tant qu’ils sont : neantmoins ils croyent, qu’ils ne gueriroient point eux-mesme, s’ils ne passoient sous les mains d’un autre.
Si quelque François tombe malade par les villages, son Compere, & sa Commere le prient de vouloir permettre que ces Barbiers le viennent visiter, souffler de leur bouche & manier de leurs mains. Mais que diriez vous, si je vous asseurois que plusieurs des Sauvages me venant visiter, pendant mes maladies, me prioyent fort affectueusement de leur permettre qu’ils m’amenassent leurs Barbiers, afin de me souffler & manier, m’asseurans qu’infalliblement j’aurois guerison.
Le grand Thion tombé malade[122] aussi tost qu’il fut venu de Miary au Fort Sainct Loüis, estima, & le croyoit pour certain, que sa maladie procedoit de la menace du grand Barbier de son pays, lequel vouloit destourner & empescher ces peuples Miarigois de venir dans l’Isle, & ne laissa d’en persuader plusieurs à demeurer avec luy dans les forests de Miary : Il avoit menacé Thion qu’il le feroit mourir si tost qu’il seroit arrivé à Maragnan : ce qui n’advint pas pourtant : Car apres le cours d’une fievre assez violente, il recouvrit sa santé : Neantmoins pendant sa maladie il s’attendoit de mourir, quelque remonstrance que nous luy peussions faire, qu’il ne faloit aucunement adjouster foy à ces Sorciers.
Si ces petits & mediocres Barbiers ont de l’authorité entre les leurs, beaucoup plus en ont ceux qui proprement sont appellez Pagy-Ouassou, grands Barbiers[155] : car ceux-là sont comme les Souverains d’une Province, crains & redoutez grandement, & sont parvenus à telle authorité par beaucoup de subtilitez : Et pour l’ordinaire ils ont au moins une communication tacite avec le Diable. La part où ils se portent les peuples les suyvent : ils sont graves, & ne communiquent aisement avecques les leur, sont bien suivis quand ils vont quelque part, & ont quantité de femmes : les marchandises ne leur manquent point : leurs semblables se trouvent bien-heureux de leur faire des presens : & en un tour de Barberie ils despoüilleroient leurs compatriotes des meilleures hardes qu’ils pourroient avoir en leurs coffres. Ils se gardent bien de descouvrir leurs subtilitez devant les Sauvages : & en effect, ils se mocquent d’eux, ainsi que quelques uns d’entr’eux m’ont rapporté, des façons desquels ils usoient pour amuser les peuples : Ce que je diray une autre fois en son lieu.
Iapy-Ouassou & le grand Barbier de Tapouïtapere eurent quelque dépit & defi l’un avecques l’autre ; le grand Barbier luy manda, s’il ne se souvenoit plus, qu’il luy avoit autrefois envoyé les maladies dont il pensa mourir, n’eust esté qu’il l’envoya prier de les retirer, & si à present il ne le craignoit plus ? Ce discours fit caler le voile à Iapy-Ouassou, & se tenir heureux d’avoir son amitié. Cela venoit d’une femme retenue par force. Mais l’histoire du sujet, pourquoy ce Grand Barbier parloit ainsi à Iapy-Ouassou, merite bien d’estre racontee, pour ce qu’elle touche nostre matiere.
Le grand Barbier de Tapouïtapere avoit acquis dans sa Province & sur ses voisins le bruict & authorité d’un parfaict Enchanteur, qui envoyoit à qui bon luy sembloit les maladies, & la mort ; & à l’oposite guerissoit & remettoit en santé ceux qu’il luy plaisoit. Pour ceste cause il obtint le degré de souverain Principal en son pays, & manioit à son plaisir tous les habitans de sa Province : Iapy-Ouassou cependant se mocquoit & gaboit de tout cela : l’autre le sceut, qui luy fit dire, que dans peu de temps, il esprouveroit en luy-mesme, s’il n’avoit aucune puissance de faire mal ou bien, à qui il voudroit : Iapy-Ouassou mesprisa tout cela : nonobstant la fortune voulut qu’il tomba malade naturellement : neantmoins voilà qu’il se met en fantasie que sa maladie provenoit du grand Barbier de Tapoüitapere, encore qu’il y ait la mer à passer entre l’une & l’autre Province, & la force de l’imagination redouble sa maladie de telle sorte, qu’on le jugeoit à la mort. Tous les Barbiers & Barberots de l’Isle le viennent visiter, & pas un ne luy peut apporter santé : Enfin il fut contraint de choisir des plus belles marchandises qu’il avoit, & les envoyer bien humblement à ce Barbier, le suppliant par les Messagers qui estoient de ses parents qu’il commandast à la maladie de le quitter. Le Barbier prenant les marchandises, luy envoya je ne sçay quel fatras à manger, l’asseurant qu’il seroit bien tost guery. Iapy-Ouassou le creut, & commença peu à peu à se bien porter, redoutant desormais le Barbier, lequel devant ses plus familiers se moquoit de luy, & s’authorisoit par dessus luy.
Or comment se peut-il faire, me direz vous, que les maladies s’engregent & s’en aillent par la forte imagination & vive apprehension qu’ont ces Sauvages des menaces de leurs Barbiers, ou des faveurs d’iceux : c’est une matiere de medecins : neantmoins je satisferay à la demande par les exemples ordinaires des Ypocondriaques, ou maladies d’imagination : lesquels encore qu’ils soient tres-sains, & leurs parties interieures fort entieres, neantmoins persuadez en leur fantaisie, vous les voyez debiles & miserables, les uns s’imaginans une maladie, les autres une autre : Et pour finir ce discours, vous noterez que les uns sont estimez grands Barbiers pour faire du mal : les autres recogneuz grands Barbiers pour faire du bien.