Quartement elle usoit des viandes soit que cette Chauve-soury, fut vraye, de laquelle le Diable se servoit, & pourtant avoit besoin de nourriture, soit que ce fut seulement une representation exterieure en l’imaginative, & par consequent n’avoit aucune necessité de viande, pour vivre : nonobstant ç’a tousjours esté la coustume des Demons de manger & boire en apparence en la compagnie de leurs tres-chers officiers, imitant en cecy l’exemple des bons Anges en l’Ancien Testament, lesquels mangeoient avec les S.S. Personnages tels que furent Abraham, Loth, Thobie, & autres.

Sinquiesmement, la situation du lieu que cet esprit demandoit à sçavoir les bois & le creux des arbres, ou quelque encoignure d’une loge solitaire chose qui fait voir l’inclination aquise de ces esprits rebelles par leur condamnation de faire leur demeure és lieux obscurs, deserts tristes & melancholiques, craignans mesme, s’il faut ainsi parler, la lumiere creée, & la douceur de l’harmonie. Vous le pouvez voir en la personne de Saül possedé, lequel estoit appaisé par le son de la harpe de David. Et Asmodee fut lié par l’Ange Raphaël dans le fond du desert, & Sathan enchainé par l’Ange de l’Apocalypse dans le puys des Abysmes : Et ce pauvre possedé des legions diaboliques, que Jesus-Christ delivra, logeoit de nuit & de jour, dans les sepulchres des trepassez. Mais les Anciens feignoient que Cerberus tiré de l’Enfer à la veuë de ce beau Soleil ne pouvoit s’empescher de vomir l’Aconite, jusques à ce qu’il luy fut permis de retourner vistement en ces cavernes tenebreuses. Cecy soit dit pour le sorcier du vilage du grand Thion.

Quant au Pagy-ouassou des vilages de La farine detrempée il advertit les siens quelques mois auparavant que les François arrivassent là, que les Caraybes viendroient bien-tost, & leur apporteroient des marchandises : & faut notter qu’ils ignoroient du tout que les François fussent en l’Isle de Maragnan. A cet advertissement de leur Sorcier quelques uns se vestirent des chemises & autres hardes qui leur restoient du temps jadis que les François habitoient avec eux : & ainsi vestus s’en allerent agacer les villages de Thion à fin de les espouvanter leur disans, Rendez vous à nous : car nous avons les François avec nous : voylà les chemises & les hardes qu’ils nous ont données. Ces paroles intimideront fort Thion & ses gens : & songeoient à fuir, n’eut esté que les messagers envoyez par les François arriverent, qui les asseurerent du contraire, & que les François viendroient à eux aussi-tost qu’on auroit envoyé des embassades en l’Isle. Vous pouvez voir par cet exemple combien ce rusé Sathan donnoit d’authorité à ces Pagys, leur faisant predire les choses à venir : Mais cette sienne ruse n’est pas trop grande touchant le point de prediction : par-ce qu’il voyoit la diligence que les François faisoient à rechercher les Peuples voisins, & l’envie & resolution qu’ils avoient pris d’aller trouver ces Nations la part où elles se trouvoient : Partant ce bon valet en advertit son maistre.

Les Diables usent d’une autre façon de parler & communiquer avec les Sorciers de ces Pays, sçavoir est : Ils font faire un trou en terre dans les loges escartées : & là les sorciers se couchent sur le ventre, mettent la teste au trou les yeux fermez, & font les demandes telles qu’ils veulent au demon, & en ont responce par une voix procedante du fond de ce trou. Cette façon de faire estoit fort ordinaire parmy la Gentilité : & laissant les histoires prophanes, je m’en raporteray du tout à ce qui est escrit au 1. des Roys, chap. 28. lors que Saül alla consulter la Sorciere d’Endor, laquelle se courbant en terre, la teste & la face dans un trou, faisant ses invocations, elle s’escria, Deos vidi ascendentes de terra : J’ay veu des Dieux montans de la terre : Ce n’est pas sans raison qu’elle s’escria & usa de ces mots, J’ay veu des Dieux : d’autant que ces enchantemens ne pouvoient avoir de force qu’à faire venir quelques Diables : mais Dieu voulut que la propre ame de Samuël montast à sa parole, à fin de prophetiser le dernier malheur de Saul, qui avoit recours en ses necessitez aux devins & sorciers.

J’ay entendu de quelques François demeurans au vilage d’Vsaap, qu’un sorcier de ce lieu estoit fort craint & redouté par les Sauvages, par-ce que chacun sçavoit qu’il parloit librement au Diable en la maniere cy-dessus dite, & n’osoient aprocher de sa loge, quand ils voyoient la porte fermée, se doutans qu’il traitoit & communiquoit avec son demon de ses affaires. Il y a une vieille Sorciere en l’Isle qui ne se fait connoistre que bien secrettement, les Sauvages en font grand estat, & n’est employée qu’aux maladies incurables : quand tous les Sorciers sont venus au bout de leur rolet, alors elle est invitée, seurement amenee & en cachette. Un jour arriva, à ce que m’ont dit quelques François, qu’elle vint à Vsaap pour faire une guerison desesperée, & au prealable que de rien commencer : elle s’enferma dans une loge separée au milieu de la place du vilage, & lors fit ses invocations & enchantemens diaboliques sur le corps du malade, faisant paroistre visiblement son demon. Les François qui m’ont raconté cecy, furent curieux d’aller voir par quelques fentes ce que cette sorciere faisoit, mais les Sauvages les en empescherent tant qu’ils peurent, leur disans que les esprits de cette femme estoient dangereux & mauvais : tellement que si quelqu’un d’eux alloit les espier, ils luy torderoient infalliblement le col la nuit suivante. Les François se moquerent de tout cela, & allerent bellement à cette loge, au grand estonnement des Sauvages qui les regardoient, les estimans par trop hardis & presomptueux : & faisans un trou à la closture de Palme, ils regardoient les gestes de cette femme, & apperceurent je ne sçay quoy de monstrueux au tour d’elle, sans pouvoir distinguer la forme, & s’en retournerent ainsi.

Pendant que j’estois malade, quelques-uns me parlerent de cette malheureuse creature en grande loüange & estime : comme celle qui ne manquoit jamais de rendre la santé à ceux qui la prioient de ce faire : vous pouvez penser si ces paroles m’estoient agreables. Je me suis laissé conter aussi de certains Barbiers de ces Contrés là qu’ils avoient des logettes dans les bois, esquelles ils alloient consulter leurs esprits : & de fait, c’est une chose assez frequente tant dedans l’Isle qu’és autres Pays voisins, que les Barbiers & sorciers batissent des petites loges de Palme és lieux les plus cachez des bois : & là plantent de petites Idoles faictes de cire, ou de bois, en forme d’homme[157] : les uns moindres, les autres plus grands, mais ces plus grands ne surpassent une coudee de haut. Là en certains jours ces Sorciers vont seuls portant avec soy du feu, de l’eau, de la chair ou poisson, de la farine, may, legumes, plumes de couleur, & des fleurs : De ces viandes ils en font une espece de Sacrifice à ces idoles, & aussi bruslent des gommes de bonne odeur devant elles, avec les plumes & les fleurs ils en paroient l’Idole, & se tenoient un long temps dans ces logettes tout seuls : & faut croire que c’estoit à la communication de ces esprits.

Cette perverse coustume prenoit accroissement, & s’enhardissoit és villages proches de Iuniparan, où demeuroit le Reverend Pere Arsene, tellement qu’il trouvoit au destour des bois de ces Idoles de cire, & quelquefois dans les Loges. Il y pourveut par les exorcismes qu’il fit en sa Chappelle contre ces diables si hardis & outrecuidez, & depuis je n’en ay point oüy beaucoup parler. Considerez icy la presomption de Sathan, qui en tout lieu, & en toutes nations, quand il peut, se faict recognoistre par quelque espece d’adoration & de sacrifice, sçachant bien que nulle Religion peut estre, bonne ou mauvaise sans quelque espece de sacrifice & representation de la chose que nous adorons. Voilà pourquoy il inventa les Idoles au lieu des vrayes Images que Dieu avoit commandé d’estre erigees au Tabernacle, & depuis au Temple de Salomon : Et au lieu des vrays sacrifices, que Dieu establit en sa Loy, cet esprit superbe procura d’avoir des Autels & des Sacrifices de toute sorte de bestes & des fruicts de la terre : Et combien que ceste Nation des Sauvages n’ait en public aucunes ceremonies de Religion, ny priere ny oraison : Neantmoins ces Sorciers en particulier servent au diable selon que j’ay dit.

Or pour fermer ce discours : je diray que ces gens facilement croyoient qu’on peut avoir des Esprits particuliers, mesme les François : je vous en donneray des exemples.

Comme le Sieur de la Ravardiere estoit en son voyage de Para, au retour de la guerre des Camarapins, il fut adverti par une femme que les Sauvages du village où il estoit logé, avoient resolu de le mettre à mort, les François & les Tapinambos qui estoient allez avec luy. L’on fit ce que l’on peut pour en sçavoir la verité, mais ils eurent tous bonne bouche, & ne confesserent rien. On s’advisa de faire accroire aux Sauvages de ces pays là, qu’en la montre ou petite horloge que portoit le Sieur de la Ravardiere, il y avoit un esprit caché, lequel excitoit tout ce mouvement que l’on voyoit au dedans & au dehors : & qu’il reveloit aux François les choses les plus secrettes : partant on fit venir le Chef, auquel on dit, que s’il permettoit que l’eguille de la montre que portoit le dit Sieur, parvint jusques à un tel point du Quadran, que l’esprit qui estoit là dedans diroit la verité : pour ce, luy dit-on, tiens, prend & porte avec toy cecy, & si tu vois que l’éguille avance jusques là, precede nostre esprit, & nous viens manifester le tout. Il prit la montre & la porta chez luy, & voyant que cela marchoit en allant, il creut facilement que c’estoit l’esprit des François qui donnoit un tel mouvement, & n’attendit qu’il parvint au but qu’on luy avoit prescrit, ains il revint, declara tout, & rendit la montre.

Le Capitaine d’un navire de guerre nous donna une fort belle Image qu’il avoit prise dans un navire Portuguais qui s’en alloit à Fernambourg. Je fis mettre par hasard cette Image, à l’heure qu’on me l’apporta, sur l’un des cofres de nostre Chambre : & voicy qu’au mesme temps plusieurs femmes Indiennes vindrent en nostre Loge, lesquelles appercevans cette Image en bosse fort vive, diversifiee de couleurs sur la couche d’or, s’estonnerent, & ne vouloient point entrer disans. Y auaëté asse quege seta ? Qu’est-ce que cela de nouveau qui est si furieux, & nous regarde si vivement ? Il nous faict peur. Je les fis entrer leur disans, qu’elles n’eussent point peur, & que c’estoit une Image des Serviteurs de Dieu. Je fus tout estonné qu’elles s’en allerent à ses pieds pleurer sa bien-venuë, puis me vindrent demander quelle viande il aymoit, afin de luy en aller querir. Je me pris à sousrire de leur simplicité, & fist oster l’Image que je mis en la Chappelle Sainct François.