Ainsi les Chaldéens, les maîtres de Babylone, cette race de prêtres étrangers, devenue la noblesse du pays, était bien d’origine libyenne et occidentale, et, ce qui est plus significatif, sortie de l’Atlantique, ainsi que l’indique le nom de Neptune. M. Renan va achever de les identifier: «A une époque également anté-historique, dit-il, nous rencontrons sur le Tigre et le bas Euphrate une race qui paraît étrangère aux Sémites, les Couschites, représentés dans les souvenirs des Hébreux par le personnage de Nemrod[309], et dont le nom se retrouve peut-être dans celui des ‏כּותׅים‎ ou Cuthéens, des Κίσσιοι d’Hérodote, des Κοσσαῖοι et du Kouzistan actuel. Tout porte à croire qu’identiques aux Céphènes, auxquels la tradition grecque attribuait la fondation du premier empire chaldéen, ils procédèrent du sud au nord et se portèrent de la Susiane et de la Babylonie vers l’Assyrie. Babylone, Ninive, plusieurs des grands centres de population groupés autour de Ninive et que les explorations récentes viennent de rendre à la lumière, durent à ces peuples leur première fondation. Le caractère grandiose des constructions babyloniennes et ninivites, le développement scientifique de la Chaldée, les rapports incontestables de la civilisation assyrienne avec celle de l’Égypte, auraient leur cause dans cette première assise de peuples matérialistes, constructeurs, auxquels le monde entier doit, avec le système métrique, les plus anciennes connaissances qui tiennent à l’astronomie, aux mathématiques et à l’industrie.

»Ces conjectures sont, du reste, en accord avec les travaux de M. Oppert sur les inscriptions babyloniennes et avec les recherches de M. Fresnel sur les langues de l’Arabie méridionale. Tous deux sont persuadés que la langue des inscriptions babyloniennes est un dialecte sémitique analogue au dialecte du pays de Mahrah, situé au nord-est d’Hadramant. Or le dialecte du pays de Mahrah semble représenter un reste de l’ancienne langue de Cousch. M. Fresnel conclut de là que c’est en Arabie qu’il faut aller chercher le point de départ des Couschites de Nemrod[310]

Mais nous avons déjà vu, avec Diodore, que c’est de la côte libyenne, et comme colonie de l’Égypte et non de l’Arabie, que Nemrod et les Chaldéens sont allés à Babylone. Pourquoi s’étonner après cela qu’on trouve entre les langues sémitiques et l’égyptien, ainsi que les autres langues d’origine couschite, des analogies quelquefois si marquées? le contraire serait presque un prodige, après le long séjour des Hébreux en Égypte, où les Béni-Israël eurent tout le temps d’oublier leur propre langue; après la certitude que nous avons acquise de la parenté des populations couschites avec les Égyptiens, avec Cham, après les nombreuses alliances de celui-ci avec les fils de Sem, en Égypte ou ailleurs. Ajoutons encore ici, pour en finir avec nos emprunts à M. Renan, que «cette redoutable organisation militaire, cette vaste féodalité qui faisait tout aboutir à un même centre, cette science du gouvernement,» représentant si bien l’esprit de la race couschite, se trouvaient encore dans toute leur force dans les empires du Mexique, du Cundinamarca et du Pérou, au moment même de la conquête espagnole. Tout ce que cet écrivain dit de Ninive, où «nous trouvons, dit-il[311], un grand développement de civilisation proprement dite, une royauté absolue, des arts plastiques et mécaniques très-avancés, une architecture colossale, un culte mythologique qui semble empreint d’idées iraniennes, la tendance à envisager la personne du roi comme une divinité, un grand esprit de conquête et de centralisation,» tout cela existait dans l’empire des Incas, comme au Michoacan et à Mexico, lorsque les conquérants espagnols apparurent sur les côtes de l’Amérique.

§ XVIII.

Résultats de ces recherches. Décadence d’une civilisation et d’une navigation antiques. Les Phéniciens en héritent, puis les Carthaginois. Souvenirs affaiblis des anciennes connaissances maritimes. L’Amérique dans Diodore de Sicile, etc.

Maintenant une dernière question reste à faire au sujet de tous ces peuples, soit de ceux qui existaient sur le continent américain, soit de ceux qu’on trouve si intimement liés avec eux, en Europe, en Afrique et en Asie. A quelle époque se séparèrent-ils, quand cessèrent les relations qui paraissent avoir relié autrefois, presque comme aujourd’hui, toutes les nations du monde? Ainsi que nous l’avons vu, au commencement de ce récit, on ne peut en attribuer l’interruption qu’à ces catastrophes immenses antérieures à tous les souvenirs précis de l’histoire, et qui nous reportent évidemment aux époques diluviennes, dont parlent les différentes traditions de la terre. C’est à quoi semble faire allusion également le nom de Phaleg ou Peleg, un des descendants de Sem, suivant la Bible, et qui signifie, ajoute l’Écriture, que ce fut de son temps que la terre fut divisée[312]. Mais c’est là une question trop ardue et sur laquelle nous ne nous appesantirons pas: notre tâche était de chercher à relier les deux mondes en comparant les traditions qui de part et d’autre ont conservé le souvenir d’antiques communications. Nous l’avons tenté; le lecteur dira si nous avons réussi[313], et si nous avons apporté suffisamment de preuves pour justifier le titre de cet essai.

À la suite de toutes les recherches que nous avons faites, dans ce dessein, nous ajouterons que ce qui semblerait résulter des documents variés que nous avons eus sous les yeux, ce serait l’idée vague d’une doctrine analogue au dogme chrétien de la déchéance, qu’on trouve répandue surtout dans les traditions mexicaines[314] et qui s’expliquerait ici par la décadence d’une immense civilisation primitive dont on ne connaît jusqu’à présent, quant à l’Amérique, que des souvenirs et des traditions, mais dont l’Égypte ainsi que l’Assyrie auraient été peut-être les reflets dans l’ancien monde. Ce qui paraît hors de doute, c’est qu’à dater du cataclysme, cause de la grande séparation des peuples, les connaissances humaines se seraient trouvées partout abaissées sur la terre, dans l’ordre matériel, aussi bien que dans l’ordre moral. De là paraissent dater, ainsi que nous l’avons observé précédemment, la plupart des systèmes idolâtriques, fondés sur les terreurs de l’homme au sortir du cataclysme, et organisés par un petit nombre de prêtres, instruits de la science antique, dans le but d’établir leur puissance sur les sociétés renaissantes. Avec la décadence de la civilisation s’arrêtèrent également ces étonnantes navigations où les Cares avaient pris une si large part: le souvenir même tendit à s’en effacer de siècle en siècle parmi les nations, et l’on oublia presque qu’il y avait un autre continent, opposé à l’Europe et à l’Afrique. À l’exception des indices mystérieux que nous trouvons des voyages des Phéniciens et des Carthaginois entre l’Afrique et l’Amérique tropicale, en dehors des invasions partielles entreprises par le nord de la Scandinavie à l’Islande et de là aux côtes septentrionales de l’Amérique, antérieurement, peut-être, et postérieurement à l’ère chrétienne, on ignore s’il a existé, par l’Atlantique, quelque communication avec le continent occidental, jusqu’au jour où le génie de Colomb est venu renouer les deux mondes.

Cette décadence de la navigation, cette interruption qui se produit insensiblement dans les relations entre les deux continents, cet oubli de l’occident ou plutôt l’obscurcissement des idées à cet égard, seraient encore l’objet de plus d’une question intéressante. On ne saurait encore s’expliquer ces choses que par des cataclysmes partiels et consécutifs, brisant l’un après l’autre des nœuds antiques, en faisant descendre de nouvelles portions de terre au fond des mers; par des bouleversements terribles dans les continents ou des émigrations de peuples, fuyant dans l’épouvante leur patrie déchirée par les convulsions de la nature, comme celles qui obligèrent les tribus du nord de l’Asie à descendre vers l’Inde, qui de Céphène alors devint Arya[315]. Sans doute les nations échappées au cataclysme atlantique, du côté de l’Orient, durent penser d’abord que c’en était fait à jamais de toutes les terres occidentales, et ce fut apparemment un hasard heureux, comme celui dont parle Diodore,[316] à propos de la grande île découverte par les Phéniciens, qui leur fit reconnaître que tout n’avait pas été englouti par les flots, au delà de l’Océan.