Il ne nous serait pas possible de terminer cet avant-propos, sans tracer en quelques lignes la biographie de Landa, à l’occasion de qui ce livre est offert au public. Diego de Landa, issu de la noble maison de Calderon, naquit en 1524, à Cifuentes de l’Alcarria en Espagne, et prit, en 1541, au couvent de San-Juan de los Reyes de Tolède, l’habit de Saint François. Il fut des premiers franciscains qui entrèrent dans le Yucatan, où il travailla avec zèle à la conversion des indigènes. Ce zèle, malheureusement, ne fut pas toujours exempt d’emportement et de violence; et, à l’occasion d’un auto-da-fé, dont il raconte lui-même les détails (page 104), mais où il ne fit brûler personne, il se vit obligé d’aller rendre compte de sa conduite en Espagne, comme ayant usurpé, en cette circonstance, les droits épiscopaux. Mais il fut absous par le conseil des Indes, et il retourna au Yucatan comme deuxième évêque de Mérida, en 1573; il y mourut en 1579, âgé de cinquante-quatre ans.

Landa a passé tour à tour pour un saint et pour un odieux persécuteur. Suivant Cogolludo, son premier biographe[4], il mourut en odeur de sainteté, et, d’après une autre biographie, insérée comme appendice à la seconde édition de l’ouvrage de Cogolludo, publiée à Campêche, en 1842, il est stigmatisé comme un homme fanatique, extravagant et cruel. Mais si les circonstances et les temps font les hommes, les circonstances et le temps sont bien souvent aussi ce qui fait leur réputation. Les deux biographes de Landa exagérèrent, le premier, des vertus qui étaient de son époque et d’un évêque espagnol; le second, ses défauts, choquants, surtout, pour les écrivains libéraux du Yucatan, dans notre siècle, défauts qui étaient encore eux-mêmes des vertus aux yeux des Espagnols d’autrefois. Il suffit de parcourir l’ouvrage de Landa, pour apprécier son véritable caractère. C’était un esprit violent, mais curieux, plus sage qu’on ne pourrait le croire, et sincèrement ami des indigènes qu’il protégea constamment contre les violences des conquérants. Au point de vue où il se plaçait, il peut paraître excusable d’avoir livré aux flammes tant de statues et de documents précieux, ce qu’il avoue lui-même ingénument (page 316): en cela, il ne fut pas plus coupable que Zumarraga à Mexico, que Las Casas au Guatémala. Mais, au milieu de ces excès de zèle, que nous déplorons si vivement aujourd’hui, Landa rendit un immense service aux sciences historiques, en compilant les renseignements précieux qui suivent, et en nous conservant les caractères de l’alphabet maya. Son livre efface outre mesure ses fautes qui furent celles de son siècle; car, il est la clef des inscriptions américaines: sans lui, elles fussent demeurées une énigme peut-être pour toujours, comme les hiéroglyphes égyptiens, avant la découverte de la pierre de Rosette et les magnifiques travaux de Champollion.

Paris, 15 juillet 1864.

NOTES

[1] C’est à ce résultat surtout que nous tendions, en compilant le petit Vocabulaire des principales racines de la langue quichée, etc., et en les comparant aux langues indo-européennes, nullement à l’identification du sanscrit et des langues américaines, quoiqu’il s’y trouve des racines communes, plus nombreuses qu’on ne le pense généralement.

[2] Le manuscrit de Madrid sur lequel nous avons copié ce document, n’est pas l’original de Landa, mais une copie faite trente ans environ après sa mort, si l’on en juge par l’écriture. A en juger par le titre et certaines phrases, il serait incomplet, et le copiste en a supprimé sans intention les titres de chapitres qui le divisaient, mais en y laissant des provincialismes et une orthographe, à peine intelligibles, même pour un Espagnol. Nous le publions avec ses fautes et ses incorrections, nous contentant de le partager par petits paragraphes, afin d’en rendre la lecture plus aisée. Pinelo, dans sa Bibliothèque occidentale, signale un livre d’un titre en tout semblable à celui de Landa, du Dr Sanchez de Aguilar, natif de Valladolid au Yucatan: «Relacion de las cosas de Iucatan i sus Eclesiasticos, hecha de orden de Felipe III. Informe contra los idolatras del Obispado de Iucatan, imp. 1639, 4º. Castellano.» Cogolludo cite ce livre comme étant d’un grand intérêt historique.

[3] Nous profiterons de cette occasion, pour remercier ici, comme nous le devons, M. le Censeur et MM. les Membres de l’Académie royale d’histoire de Madrid, ainsi que M. le bibliothécaire de l’Académie, qui se sont montrés si bienveillants et si empressés pour favoriser nos recherches.

[4] Historia de Yucatan, édit. de Campêche, 1842, lib. VI, cap. 18.