Et de nouveau régna le silence. Et longtemps, ils restèrent ainsi enlacés dans l'obscurité, pensant tous deux à la même chose, chacun écoutant le cœur de l'autre battre précipitamment. Enfin le More embrassa paternellement le front de Béatrice et la bénit:

—Dors, chérie, dors!

Cette nuit-là, la duchesse rêva de splendides pêches sur un plat d'or. Elle se laissait tenter par leur beauté, mordait dans un fruit succulent et parfumé. Et subitement une voix lui soufflait: Poison! poison! poison!...

Elle s'effraya, mais ne pouvait s'arrêter et continuait à manger les pêches, l'une après l'autre; il lui semblait qu'elle mourait, mais son cœur s'allégeait et se réjouissait toujours de plus en plus.

Le duc eut aussi un rêve étrange: il se promenait sur la pelouse du Paradis, près de la fontaine, et il voyait dans le lointain trois femmes assises, pareillement vêtues de blanc et toutes trois enlacées comme des sœurs tendres. En s'approchant, il reconnut Béatrice, Lucrezia et Cecilia. Et avec un profond apaisement il songeait: «Dieu soit béni! enfin! elles se sont réconciliées. Elles auraient dû le faire depuis longtemps.»

X

L'horloge de la tour sonna minuit. Tout dormait. Seule, sur la terrasse au-dessus des toits, la petite naine Morgantina, sauvée du grenier où on l'avait enfermée, pleurait son enfant imaginaire.

—On me l'a enlevé, on me l'a tué! Et pourquoi, Seigneur? Il ne faisait de mal à personne. Il était ma seule consolation...

La nuit était claire. L'atmosphère, si transparente, que l'on pouvait distinguer, pareilles à d'éternels cristaux, les cimes glacées du mont Rose.

Et longtemps, la ville endormie répercuta la plainte douloureuse et aiguë de la naine demi-folle, dominant les cris des oiseaux nocturnes.