—Voilà, voilà, je le savais bien, s'écria joyeusement le duc, personne n'est cause de ma mort! Et cependant, ils se soupçonnent tous entre eux, se détestent et se craignent. Oh! si on pouvait leur dire tout, comme je le fais avec toi! Mon oncle se croit mon meurtrier et je sais qu'il est bon, mais faible et timide. Et pourquoi me tuerait-il? Je suis prêt moi-même à lui transmettre mes pouvoirs. Je n'ai besoin de rien. Je serais parti loin, j'aurais vécu dans la solitude avec des amis. Je me serais fait moine ou encore ton élève, Léonard. Mais personne n'a voulu croire que je ne regrettais pas le trône. Et pourquoi ont-ils fait cela maintenant? Ce n'est pas moi qu'ils ont empoisonné avec tes fruits inoffensifs, mais eux-mêmes, les pauvres aveugles! Je me croyais malheureux avant, parce que je devais mourir. Maintenant, j'ai tout compris, maître. Je ne désire ni ne crains plus rien. Je me sens bien, calme et heureux, comme si, par une journée très chaude je venais d'ôter mes vêtements et de me tremper dans l'eau fraîche. Je savais, continua le malade de plus en plus joyeux, je savais que toi seul me comprendrais... Te souviens-tu? tu me disais jadis que la méditation des éternelles lois mécaniques apprend aux hommes le grand calme et la grande soumission? J'ai compris alors. Mais maintenant, durant ma maladie, dans ma solitude, dans mes rêves, combien souvent je me rappelais ta voix, ton visage, chacune de tes paroles, maître! Il me semble parfois que nous avons par des voies différentes atteint ensemble le même but—toi dans la vie, moi dans la mort.
La porte s'ouvrit, le nain se précipita effaré, criant:
Monna Druda!
Léonard voulut partir, le duc le retint.
Monna Druda, la vieille nourrice de Jean Galéas, entra dans la chambre, tenant dans ses mains une petite fiole contenant un liquide jaune et trouble—l'élixir de scorpion.
En plein été, lorsque le soleil se trouvait dans la constellation du lion, on attrapait les scorpions et on les précipitait vivants dans de l'huile d'olive centenaire avec du seneçon, du mithridate et du serpentaire; puis on laissait infuser durant cinquante jours au soleil et chaque soir on en frottait les aisselles, les tempes, le ventre et la région du cœur du malade. Les rebouteux assuraient qu'il n'existait pas de remède plus efficace contre tous les poisons et contre les sorcelleries.
En apercevant Léonard assis au pied du lit, la vieille s'arrêta, pâlit et ses mains tremblèrent si fort qu'elle faillit laisser choir le flacon.
—Soyez avec nous, force du Christ, Vierge sainte!
Tout en se signant, et marmottant des prières, elle marcha à reculons vers la porte, et une fois dans le couloir courut aussi vite que le lui permettaient ses vieilles jambes, chez Madonna Isabella, lui annoncer la terrible nouvelle.
Monna Druda était convaincue que le More et son manipulateur Léonard avaient empoisonné le duc, sinon par le poison, du moins par le mauvais œil, par des manœuvres diaboliques.