—Des monstres! des monstres! Messer Leonardo, allez vite à la cuisine! Je vous ai amené de telles horreurs que vous vous en lécherez les doigts.

—D'où cela? demanda le maître.

—Du parvis de San Ambrogio. Des mendiants de Bergame. Je leur ai dit que vous leur offririez à souper, s'ils voulaient vous permettre de faire leur portrait.

—Qu'ils attendent. Je finis à l'instant mon dessin.

—Non, maître, ils ne vous attendront pas. Ils doivent rentrer à Bergame avant la tombée du jour. Mais regardez-les seulement—vous ne vous en repentirez pas! Vraiment, cela vaut la peine! Vous ne pouvez vous figurer ces monstres!

Laissant là le dessin inachevé de la Vierge Marie, le maître se rendit à la cuisine. Je le suivis.

Nous vîmes, assis sur un banc, deux vieillards, deux frères, gros, enflés par l'hydropisie, avec d'horribles goitres pendants—maladie spéciale aux habitants des monts Bergamasques—et la femme de l'un d'eux, petite vieille sèche, ratatinée, nommée l'araignée et en tous points digne de son nom.

Le visage de Giacopo rayonnait de plaisir.

—Eh bien! vous voyez, murmurait-il, je vous disais qu'ils vous plairaient. Je sais ce qu'il vous faut.

Léonard s'assit auprès des monstres, fit apporter du vin et se prit à les servir, à les questionner, à les amuser avec des histoires drôles. D'abord, ils se tinrent sur la réserve, méfiants, ne comprenant pas pourquoi on les avait amenés en cet endroit, mais lorsqu'il leur raconta l'imbécile nouvelle populaire sur le juif mort, coupé en minuscules morceaux par un coreligionnaire pour contourner la loi qui défendait l'inhumation des juifs dans la ville de Bologne, mariné dans un tonneau de miel et d'aromates, expédié à Venise avec des colis et par mégarde mangé par un voyageur florentin et chrétien—le fou rire s'empara de la vieille.