Bientôt tous trois, enivrés, eurent un accès d'hilarité qui les fit se tordre avec d'ignobles grimaces. De dégoût, je baissai les yeux pour ne pas les voir.

Mais Léonard les regardait avec une curiosité avide, comme un savant qui fait une expérience. Lorsque la monstruosité fut à son comble, il prit un papier et dessina ces abominations, du même crayon et avec le même amour qu'il eût dessiné le sourire divin de la Vierge Marie.

Le soir, il m'a montré une quantité de caricatures, non seulement de gens, mais d'animaux affublés de figures de cauchemar. Dans les animaux transparaît l'homme, dans les hommes l'animal, l'un passant à l'autre facilement et naturellement jusqu'à l'horreur. Je me souviens particulièrement du museau d'un porc-épic tout hérissé, avec une lèvre inférieure pendante, molle et fine comme un chiffon, découvrant, en un hideux sourire humain, des dents longues et blanches pareilles à des amandes. Je n'oublierai jamais non plus le visage de la vieille aux cheveux relevés en une coiffure sauvage, avec une natte maigre, un front démesurément chauve, un nez épaté, petit, telle une verrue et des lèvres monstrueusement épaisses, rappelant les champignons flétris et gluants qui poussent sur les troncs d'arbres pourris. Et le plus terrible est que ces monstres vous semblent familiers, qu'on les a déjà vus quelque part et qu'ils ont en eux une séduction qui vous attire et vous repousse en même temps comme un abîme. On les regarde, on se tourmente et on ne peut en arracher les yeux, non plus que du sourire de la Vierge. Et là et ici, l'étonnement vous saisit comme devant un miracle.

Cesare da Pesto raconte que Léonard s'il rencontre dans la rue un monstre curieux, peut le suivre et l'observer durant toute une journée, s'appliquant à se rappeler les transformations de son visage. «La grande laideur chez les hommes, dit le maître, est aussi extraordinaire que la grande beauté. La médiocrité seule se rencontre toujours.»

Il a imaginé un système étrange pour se souvenir des figures. Il suppose que le nez des gens est de trois façons: ou droit, ou bosselé ou rentré. Les droits peuvent être ou courts ou longs avec des extrémités carrées ou pointues. La bosse se trouve ou à la racine du nez ou à l'extrémité ou au milieu. Et ainsi de suite pour chaque partie du visage. Toutes ces subdivisions infinies sont marquées par des chiffres dans un livre spécialement quadrillé. Lorsque l'artiste rencontre en un endroit un visage qu'il désire retenir, il lui suffit de noter à l'aide d'une marque au crayon le genre correspondant au nez, au front, aux yeux, au menton, et de cette manière à l'aide de ces chiffres la physionomie s'incruste dans la mémoire indélébilement. Rentré chez lui, il réunit toutes ces divisions en une seule forme. Il a aussi inventé une cuiller pour le dosage mathématique de la couleur dans les gradations de teintes imperceptibles à l'œil. Par exemple, pour obtenir un certain degré d'ombre il faut employer dix cuillers de noir, pour la gradation suivante il faudra en prendre onze, puis douze, puis treize et ainsi de suite. Chaque fois qu'on a puisé de la couleur, on coupe le monticule, on égalise avec une équerre de verre, comme au marché on égalise les mesures de grains.

Marco d'Oggione est l'élève le plus appliqué et le plus consciencieux de Léonard. Il travaille comme un bœuf de labour, il exécute exactement toutes les règles du maître; mais visiblement, plus il s'applique, moins il réussit. Marco est têtu: on ne pourrait même à coups de marteau faire sortir de son cerveau l'idée qu'il y a logée. Il est convaincu que «patience et travail ont raison de tout», et il ne perd pas l'espoir de devenir un jour un peintre célèbre. Il est celui d'entre nous tous qui se réjouit le plus des inventions du maître, ramenant l'art à la mécanique. Ces jours derniers, ayant pris le livre chiffré pour la notation des visages, il s'est rendu sur la place du Broletto, a choisi ses types dans la foule et les a marqués à la tablature. Mais rentré à l'atelier, après s'être débattu durant des heures entières, il n'a jamais rien pu reconstituer. Le même malheur lui est arrivé avec la cuiller qu'il ne sait employer. Marco explique ses mécomptes en assurant qu'il n'a pas dû observer tous les principes du maître et redouble de zèle. Et Cesare da Sesto triomphe.