—Artiste, ta force est dans la solitude. Lorsque tu es seul tu t'appartiens entièrement. Se tu sarai solo, tu sarai tutto tuo; quand tu es, ne fût-ce qu'avec un seul ami, tu ne t'appartiens qu'à moitié ou encore moins, selon l'indiscrétion de l'ami. Si tu as plusieurs amis, tu t'enfonces encore davantage. Et lorsque tu déclares à ceux qui t'entourent: «Je vais m'éloigner de vous et être seul pour mieux m'adonner à la contemplation de la nature», je te le dis, cela ne te réussira guère, car tu n'auras pas assez de volonté pour ne pas être distrait par leur conversation. En agissant ainsi, tu seras un mauvais camarade et encore un plus mauvais ouvrier, car personne ne peut servir deux maîtres. Et si tu répliques: Je m'éloignerai de vous si loin, que je ne vous entendrai pas—ils te considéreront comme un fou—mais tu seras seul. Pourtant si tu tiens absolument à avoir des amis, que ce soient des artistes comme toi ou des élèves de ton atelier. Tout autre amitié est dangereuse. Souviens-toi, artiste, ta force est dans ta solitude.

Maintenant je comprends pourquoi Léonard fuit les femmes. Pour la profonde contemplation, il a besoin de calme et de liberté.

Andrea Salaino se plaint, amèrement parfois, de l'ennui de notre existence monotone et solitaire, assurant que les élèves des autres maîtres vivent bien plus gaiement. Comme une jeune fille, il adore avoir de nouveaux vêtements et est désolé de ne pouvoir les montrer à personne. Il aimerait les fêtes, le bruit, l'éclat, la foule et les regards amoureux. Aujourd'hui le maître après avoir écouté ses doléances, caressa ses cheveux bouclés et lui répondit, doucement railleur:

—Ne te chagrine pas, petit. Je te promets de t'emmener avec moi à la prochaine fête du Palais. En attendant, veux-tu? je te conterai une fable.

—Oui, oui, maître! vous ne m'en avez conté depuis si longtemps! dit Andrea tout réjoui, tel un enfant, et s'asseyant aux pieds de Léonard pour écouter.

—Sur une colline au-dessus d'une grande route, commença le maître, là où se terminait le jardin, se trouvait une pierre entourée d'arbres, de mousse, de fleurs et d'herbe. Une fois, voyant une grande quantité de pierres sur la grande route, elle voulut les joindre et se dit: «Quelle joie ai-je parmi ces fleurs tendres et éphémères? J'aimerais vivre parmi mes semblables, parmi mes sœurs pierres!» Et la pierre roula sur la grande route auprès de celles qu'elle enviait. Mais là les roues des lourds chariots commencèrent à l'écraser; les fers des mules, des chevaux, les souliers ferrés la piétinèrent. Lorsque parfois elle pouvait un peu se soulever et croyait respirer plus librement, la boue ou les excréments des bêtes la recouvraient. Tristement elle regardait son ancienne place solitaire qui lui semblait maintenant le paradis.» Ainsi en advient-il, Andrea, de ceux qui quittent la calme contemplation et se plongent dans les passions de la foule pleine de méchanceté.

Le maître défend que l'on cause le moindre mal aux bêtes et même aux plantes. Le mécanicien Zoroastro de Peretola me racontait que, depuis son enfance, Léonard ne mange pas de viande et dit qu'un temps viendra où tous les hommes, à son instar, se contenteront de légumes; le meurtre des animaux est à son avis aussi blâmable que celui des gens. Passant devant une boutique de boucher sur le Mercato Nuovo, et me montrant avec dégoût les corps éventrés des veaux, des moutons, des bœufs et des porcs, il me dit: