Une fois, Savonarole, ainsi qu'il le faisait avec les autres novices, l'envoya soigner un malade à la villa Careggi, à deux milles de Florence, cette même villa où longtemps vécut et mourut Laurent de Médicis. Dans l'une des pièces abandonnées du palais, où ne filtrait qu'un jour sépulcral à travers les fentes des volets, Giovanni vit un tableau de Sandro Botticelli, la Naissance de Vénus. Toute blanche, pareille à un lis, moite, sentant la brise saline, elle glissait sur les flots, debout dans une coquille de perle. Ses lourds cheveux blonds ondulaient comme des serpents. D'un mouvement pudique, elle les retenait contre elle, pour voiler sa nudité, et son corps superbe respirait la tentation du péché, tandis que ses lèvres innocentes et ses yeux enfantins exprimaient une étrange tristesse.

Le visage de la déesse n'était pas inconnu à Giovanni. Longtemps il le regarda et se souvint qu'il avait vu les mêmes traits dans un autre tableau de ce même Botticelli, la Sainte Vierge. Une inexprimable émotion emplit son âme. Il baissa les yeux et quitta la villa.

En descendant vers Florence il suivait une étroite impasse. Il remarqua, dans le renfoncement d'un vieux mur, un crucifix, se mit à genoux et commença à prier afin de chasser la tentation. Derrière le mur, dans le jardin, sous les branches du même rosier, une mandoline se fit entendre. Quelqu'un cria, une voix murmura peureuse:

—Non... non... laisse-moi.....

—Ma jolie, répondit une autre voix, ma jolie, mon adorée! Amore!

La mandoline tomba, les cordes résonnèrent et le bruit d'un baiser frissonna dans le calme.

Giovanni sursauta, répétant:

Gesù! Gesù! et n'osa plus ajouter: Amore.

«Encore, songea-t-il, elle est encore ici. Sur le visage de la madone, dans les paroles du saint hymne, dans le parfum des roses qui entourent le crucifix!...»

Il cacha son visage dans ses mains et se prit à courir.