Rentré au couvent, Giovanni se rendit auprès de Savonarole et se confessa. Le prieur lui donna le conseil habituel de lutter contre le diable par le jeûne et la prière. Lorsque le novice voulut expliquer que ce n'était pas le diable de la passion charnelle, mais le démon de la beauté païenne, qui le tentait, le moine ne le comprit pas, s'étonna d'abord, puis fit observer sévèrement que tous ces dieux menteurs ne contenaient que désir impur et orgueil, qu'ils étaient toujours difformes et indécents et que, seule, la bienfaisance chrétienne possédait la beauté.

Giovanni le quitta inconsolé. A partir de ce jour il fut la proie du démon de la tristesse et de la révolte.

Une fois, il entendit le frère Savonarole prêcher contre la peinture et exiger que chaque tableau apportât son profit utilitaire, instructif et suggestif, dans la grande œuvre du salut des âmes. Selon Savonarole, en détruisant par la main du bourreau toutes les œuvres d'art tentatrices, les habitants de Florence feraient action agréable à Dieu.

Le moine jugeait de même la science: «Imbécile est celui, disait-il, qui s'imagine que la logique et la philosophie confirment les vérités de la Foi. Une vive lumière a-t-elle besoin d'un faible rayon? la sagesse de Dieu, de la sagesse humaine? Les apôtres et les martyrs se souciaient-ils de la logique et de la philosophie? Une vieille ignorante qui prie sincèrement, est plus près de la connaissance de Dieu que tous les sages et tous les savants. Leur philosophie et leur sagesse ne les sauveront pas le jour du Grand Jugement. Homère et Virgile, Platon et Aristote,—tous vont vers l'antre de Satan—tuttu vanno al casa del diavolo.—Pareils aux sirènes, qui charment l'ouïe par de perfides chants, ils conduisent à la perte éternelle de l'âme.

»La science donne aux gens, en place de pain, une pierre.

»Regardez ceux qui s'adonnent aux études de ce monde—leurs cœurs sont de granit.

«Qui sait peu aime mal. Le grand amour est fils de la grande science.» Maintenant, Giovanni comprenait la profondeur de ces mots, et, en écoutant les malédictions du moine contre les tentatives de l'art et de la science, il se souvenait des causeries de Léonard, de son visage calme, de ses yeux purs comme le ciel, de son sourire plein de charmeuse sagesse. Il n'avait pas oublié les terribles fruits de l'arbre empoisonné, les bombes, l'oreille de Denys, la machine élévatoire du Clou sacré, le visage de l'Antechrist caché sous celui du Christ. Mais il lui semblait qu'il avait mal compris le maître, qu'il n'avait pas deviné le secret de son cœur, qu'il n'avait pas tranché le nœud de cette existence dans laquelle se rencontraient toutes les voies et se résolvaient toutes les contradictions.

Ainsi Giovanni se rappelait l'année écoulée au couvent de San Marco. Et pendant que, plongé dans ses méditations, il se promenait dans la galerie, le soir tomba, les cloches sonnèrent l'Ave Maria, et, en une longue file noire, les moines se rendirent à l'église.

Giovanni ne les suivit pas, il s'assit à sa place accoutumée, ouvrit de nouveau l'Épître de saint Paul et, assombri par les insinuations du diable, le grand logicien, il transposa dans son esprit ainsi, les paroles de l'Épître.

«Vous ne pouvez pas ne pas boire dans la coupe du Seigneur et dans celle du diable; vous ne pouvez pas ne pas manger à la table du Seigneur et à celle du démon.»