—Je vous en supplie, réfléchissez, conclut Buonaccorsi se levant. Peut-être une certaine partie...

—Pas de mots inutiles, messer, interrompit Savonarole, ma décision est inébranlable.

Cipriano marmonna quelque chose entre ses mâchoires édentées. Savonarole n'entendit que le dernier mot:

—Folie!...

—Folie! s'écria-t-il et ses yeux étincelèrent. Le Veau d'or des Borgia offert en des fêtes impies au pape, n'est-ce pas de la folie? Le clou sacré élevé à la gloire de Dieu par une diabolique machine par ordre de Ludovic le More, le meurtrier, le ravisseur du trône, n'est-ce pas de la folie? Vous dansez autour du Veau d'or, vous divaguez en l'honneur de votre dieu, l'or. Laissez-nous aussi, nous pauvres d'esprit, divaguer en l'honneur du nôtre, le Christ crucifié. Vous vous moquez des moines qui dansent autour de la croix sur la place. Attendez, vous verrez mieux que cela! Que direz-vous, les sages, lorsque j'obligerai non seulement les moines, mais tout le peuple de Florence, enfants et hommes, vieillards et femmes, dans leur ardeur zélée, agréable à Dieu, à danser autour de la sainte Croix, comme jadis David devant l'Arche sainte?...»

V

Giovanni, après avoir quitté la cellule de Savonarole, se rendit sur la place de la Seigneurie. Sur la Via-Larga, il rencontra l'armée sacrée. Les enfants avaient arrêté deux esclaves portant un palanquin dans lequel était étendue une femme luxueusement vêtue. Un chien blanc dormait à ses pieds. Un perroquet et une guenon étaient juchés sur un perchoir. Derrière le palanquin suivaient des valets et des gardes du corps.

C'était une courtisane, nouvellement arrivée de Venise, Lena Griffa, de la catégorie de celles que les gouverneurs de la République appelaient avec une respectueuse politesse: puttana onesta, meretrix onesta, noble et honnête courtisane, ou bien en moquerie tendre: Mammola, petite âme.

Etendue sur ses coussins, telle Cléopâtre ou la reine de Saba, monna Lena lisait l'épître, accompagnée d'un sonnet, qu'un jeune évêque, amoureux de sa beauté, lui avait dédiée, et qui se terminait par ces vers:

Quand j'écoute tes discours charmeurs,