En approchant de la place de la Seigneurie, ils se trouvèrent pris dans une bousculade telle que Paolo dut s'adresser à un cavalier de la milice pour se faire conduire vers la Riaggiere où étaient réservées des places aux ambassadeurs et aux citoyens célèbres.

Jamais Giovanni, lui semblait-il, n'avait vu pareille foule. Non seulement la place, mais les loggia, les tours, les fenêtres, les toits étaient noirs de monde. S'accrochant à tout, rampes, grilles, avancées de pierre ou de fer, conduites d'eau, les gens pendaient en grappes à des hauteurs vertigineuses. On se battait pour les places. Quelqu'un tomba et se tua. Les rues étaient barrées par des chaînes, à l'exception de trois, gardées par la milice et par lesquelles n'entraient que les hommes désarmés.

Paolo, désigna à ses compagnons le brasier et leur expliqua l'installation de cette «machine»: un étroit passage pavé de pierres et de glaise entre deux murs de bûches enduites de goudron et saupoudrées de poudre.

De la rue Veccereccia, sortirent les Franciscains, ennemis de Savonarole, puis les Dominicains. Fra Girolamo vêtu d'une soutane de soie blanche et portant le Saint-Ciboire étincelant, et fia Domenico, en robe de velours rouge, fermaient le cortège. «Glorifiez Dieu!... chantaient les dominicains.—Sa grandeur est sur Israël et sa puissance dans les cieux. Terrible tu es Seigneur, dans ton sanctuaire.»

La foule répondit dans un cri frémissant:

—Hosanna! Hosanna! Gloire à Dieu en toute éternité!

Les ennemis de Savonarole et ses élèves prirent place dans la loggia Orcagni, séparée à cet effet par une cloison.

Tout était prêt. Il ne restait qu'à allumer le bûcher et à y entrer.

La perplexité, la tension devenaient insupportables; les uns se dressaient sur la pointe des pieds, haussaient la tête pour mieux voir; d'autres se signaient, égrenant des chapelets, récitant leur naïve prière:

—Fais un miracle, fais un miracle, Seigneur!