Les habitants des villages voisins en se rendant à la foire de San Miniato ou de Fuccacio, les chasseurs d'izars, les conducteurs de mules, les douaniers, venaient ici pour causer, boire une fiole de vin gris, jouer aux échecs, aux cartes, aux osselets ou à la tarocca.
La servante du cabaret était une orpheline de seize ans originaire de Vinci et s'appelait Catarina.
Un matin de printemps de l'année 1451, le jeune notaire florentin Pierro di ser Antonio da Vinci, étant venu passer quelques jours chez son père, fut invité à Anciano pour rédiger un contrat, puis emmené par ses clients dans le petit cabaret de Campo della Torracia, afin d'arroser la convention.
Ser Pierro, homme simple, aimable et poli même avec ses inférieurs, accepta volontiers. Catarina les servit. Le jeune notaire, comme il l'avoua plus tard, s'éprit d'elle au premier regard. Sous prétexte de chasse aux cailles, il différa son départ et devenu un habitué régulier de l'auberge, courtisa Catarina beaucoup moins accessible qu'il ne l'avait prévu. Mais ser Pierro avait la réputation de conquérir les cœurs féminins. Il avait vingt-quatre ans; s'habillait d'une façon élégante, était beau, adroit, fort et possédait l'éloquence amoureuse persuasive qui charme les femmes simples.
Catarina résista longtemps, priait la Sainte-Vierge de la secourir, puis enfin, elle céda. A l'époque où les cailles de Toscane s'envolent vers Nievole, elle devint enceinte.
La nouvelle de la liaison de ser Pierro avec une pauvre orpheline servante d'auberge à Anciano, parvint à ser Antonio da Vinci. Il menaça son fils de sa malédiction, le renvoya incontinent à Florence et l'hiver suivant le maria à madonna Albiera di ser Giovanni Amadori, ni trop jeune, ni trop jolie, mais de bonne famille et fort bien dotée. Quant à Catarina, il lui fit épouser un de ses ouvriers, pauvre paysan de Vinci, Accatabriga di Piero del Vacca, homme âgé, taciturne, de caractère difficile, qui, disait-on, avait par ses brutalités d'ivrogne conduit sa première femme à la tombe. Tenté par les trente florins promis et un lopin de champ d'oliviers, Accatabriga ne dédaigna pas de couvrir de son nom le péché d'autrui. Catarina se soumit. Mais de chagrin elle tomba gravement malade et faillit mourir des suites de ses couches.
Comme elle n'avait pas de lait pour nourrir le petit Léonard, on prit une chèvre du mont Albano. Pierro en dépit de son amour sincère pour Catarina se soumit également, mais supplia son père de prendre chez lui Léonard et de l'élever. En ce temps-là, on n'avait point honte des bâtards, qu'on élevait à l'égal des enfants légitimes et même souvent on les préférait. L'aïeul consentit, d'autant plus volontiers que l'union de son fils était inféconde et confia son petit-fils à sa femme, la bonne vieille grand'mère Lucia di Piero-Zozi da Bacaretto.
Ainsi Léonard, fils de l'union illégale du jeune notaire florentin et de la servante de l'auberge d'Ancione entra dans la vertueuse et dévote famille da Vinci.
Léonard se souvenait de sa mère comme au travers d'un songe, et particulièrement de son sourire tendre, insaisissable, plein de mystère, malin, étrange dans ce visage simple, triste, sévère, presque rude. Une fois à Florence, au musée Médicis, il avait retrouvé dans une statuette découverte à Arezzo, une petite Cybèle en bronze, ce même sourire étrange de la jeune paysanne de Vinci.
C'est à Catarina que pensait l'artiste lorsqu'il écrivait dans son Livre sur la Peinture.