«N'as-tu pas remarqué combien les femmes des montagnes, vêtues d'étoffes grossières, effacent facilement par leur beauté, celles qui sont parées?»
Ceux qui avaient connu sa mère dans sa jeunesse, assuraient que Léonard lui ressemblait. Particulièrement par les mains fines et longues, les cheveux doux et dorés et le sourire. Du père, il avait hérité la corpulence, la force, la santé, l'amour de la vie; de la mère, le charme dont tout son être était empreint.
La maison où habitait Catarina avec son mari était toute proche de la villa de ser Antonio. A midi, lorsque l'aïeul dormait et qu'Accatabriga partait avec ses bœufs travailler aux champs, le gamin se faufilait à travers les vignes, grimpait par-dessus le mur et courait chez sa mère. Elle l'attendait en filant, assise sur le perron. De loin, elle lui tendait les bras. Il s'y précipitait et elle couvrait de baisers son visage, ses yeux, ses lèvres, ses cheveux.
Leurs entrevues nocturnes leur plaisaient encore davantage. Les jours de fête, le vieil Accatabriga allait au cabaret ou chez des amis jouer aux osselets. La nuit Léonard se levait doucement, à moitié vêtu, ouvrait avec précaution le volet, passait par la fenêtre et s'aidant des branches d'un figuier descendait dans le jardin, puis courait chez Catarina. Doux lui semblaient le froid de l'herbe, les cris des râles, les brûlures des orties, les pierres dures qui meurtrissaient ses pieds nus et le scintillement des lointaines étoiles, et la crainte que la grand'mère, réveillée subitement, ne le cherchât, et le mystère de ces embrassements presque coupables, lorsque glissé dans le lit de Catarina, dans l'obscurité, il se serrait contre elle de tout son corps.
Monna Lucia aimait et gâtait son petit-fils. Il se souvenait de sa robe, toujours pareille, brun foncé, de son mouchoir blanc qui encadrait son bon visage ridé, de ses tendres chansons et de ses gâteaux. Mais il ne s'accordait pas avec l'aïeul. D'abord ser Antonio lui donna lui-même les leçons que l'enfant écoutait mal; puis à sept ans l'envoya à l'école de l'église de Sainte-Pétronille. Mais la grammaire latine ne lui convenait pas. Souvent, sortant de bonne heure de la maison, au lieu de se rendre à l'école, il se glissait dans un ravin sauvage, et couché sur le dos, pendant des heures, suivait le vol des cigognes avec une torturante jalousie. Ou bien, sans les arracher pour ne pas leur faire mal, il dépliait les pétales des fleurs, admirant leurs teintes et leur duveté. Quand ser Antonio partait pour ses affaires à la ville, le petit Nardo, profitant de la bonté de sa grand'mère, se sauvait durant des journées dans les montagnes. Et par des sentiers rocailleux, inconnus, courant le long des précipices, où ne passaient que des chèvres sauvages, il montait à la cime du mont Albano, d'où l'on apercevait à l'infini des prairies, des bois, des champs, le lac marécageux de Fucecio, Pistoïa, Prato, Florence, les Apennins neigeux et par un temps clair, la ligne bleue brumeuse de la Méditerranée. Il revenait à la maison, égratigné, poussiéreux, hâlé, mais si gai que monna Lucia n'avait pas le cœur de le gronder et de se plaindre à son grand-père.
L'enfant vivait solitaire. Il voyait rarement son bon oncle Francesco et son père qui le comblaient de friandises; tous deux habitaient Florence la plus grande partie de l'année. Il ne fréquentait pas ses camarades d'école qui lui étaient antipathiques. Leurs jeux lui déplaisaient. Lorsqu'ils arrachaient les ailes d'un papillon, se réjouissant de le voir ramper, Léonard souffrait, pâlissait et s'en allait. Pour s'être battu pour défendre une taupe martyrisée par les gamins, il fut durant plusieurs jours enfermé dans un cabinet noir sous l'escalier. Plus tard, il se souvint de cette injustice, la première de la longue série qu'il devait endurer, et il se demandait dans son journal: «Si déjà dans ton enfance on t'emprisonnait parce que tu agissais comme tu le devais, que fera-t-on de toi, maintenant que tu es un homme?»
IV
Non loin de Vinci se construisait une grande villa pour le seigneur Pandolfo Ruccellaï, sous la direction de l'architecte florentin Biajio da Ravenna, élève d'Alberti. Léonard venait souvent y voir travailler les ouvriers. Un jour, ser Biajio causa avec l'enfant et fut surpris de son intelligence. Tout d'abord en s'amusant, puis peu à peu entraîné, il commença à lui donner les premières notions de l'arithmétique, de l'algèbre, de la géométrie et de la mécanique. L'architecte trouvait incroyable, presque miraculeuse, la facilité avec laquelle l'élève saisissait tout, comme s'il se ressouvenait d'une chose déjà apprise.
L'aïeul n'approuvait pas les bizarreries de son petit-fils. Il lui déplaisait également qu'il fût gaucher, puisqu'il était convenu que tous ceux qui avaient conclu un pacte avec le diable, les sorciers et les impies étaient nés de même. L'antipathie de ser Antonio augmenta encore, lorsqu'une vieille femme de Faltuniano lui eut assuré que la femme de Monte Albano, qui avait vendu la chèvre noire nourrice de Nardo, était une sorcière. Il se pouvait que pour plaire au diable, elle eût ensorcelé le lait de la chèvre.
«Ce qui est vrai, est vrai, pensait l'aïeul. Le bois attire toujours le loup. Enfin, si telle est la volonté du Seigneur... Chaque famille a son monstre.»