Ils partirent. La matinée était calme, douce; il y avait au soleil, une tiédeur printanière et à l'ombre une fraîcheur parfumée.

La neige épaisse aux reflets bleus craquait sous les fers des chevaux et des mules. Entre les collines brillait la mer hivernale, vert pâle, et les voiles jaunes, pareilles à des papillons d'or, la pointillaient de ci de là.

Machiavel causait, plaisantait et riait. Un rien lui suggérait des réflexions originalement drôles ou tristes.


Vers le milieu du jour ils atteignirent Fano. Toutes les maisons étaient accaparées par les soldats, les officiers et les seigneurs de la cour de César. On avait réservé à Léonard, en sa qualité d'ingénieur ducal, deux chambres proches du palais. Il en proposa une à son compagnon, vu la difficulté de trouver un logement.

Machiavel se rendit au palais et en revint avec une importante nouvelle: le principal lieutenant du duc, don Ramiro di Lorqua, avait été exécuté. Le matin du jour de Noël, le peuple avait trouvé sur la Piazzetta, entre le palais et la Rocca Cesana, son corps décapité, baignant dans une mare de sang, à côté une hache et sur la pique fichée en terre, la tête de don Ramiro.

—Personne ne sait la cause du supplice, expliqua Nicolas. Mais on ne parle que de cet événement dans toute la ville. Et les avis sont fort curieux. Je suis venu vous chercher exprès. Allons écouter sur la place. Vraiment, ce serait un péché de dédaigner une pareille occasion d'étudier sur le vif les lois naturelles de la politique.

Devant l'antique cathédrale de San Fortunato la foule attendait la sortie du duc qui devait se rendre au camp pour une revue de troupes. On parlait de l'exécution du lieutenant. Léonard et Machiavel se mêlèrent au peuple.

—Expliquez-moi, je ne parviens pas à comprendre, demandait un jeune ouvrier au visage bonasse. On m'a dit que de tous les seigneurs, il préférait et protégeait le lieutenant.

—C'est pour cela qu'il l'a châtié, répondit un marchand respectable, vêtu d'une pelisse en poil d'écureuil. Don Ramiro trompait le duc. En son nom, il opprimait le peuple, enfermait les gens dans les prisons et les soumettait à la torture. Et devant le duc, il jouait à l'agneau. Il croyait ainsi donner le change. Mais son heure est venue, la patience du seigneur était outrepassée et il n'a pas hésité, pour le bien du peuple, sans jugement, sans tribunal, à trancher le cou à son premier lieutenant comme à un vulgaire bandit afin de donner un exemple aux autres. Maintenant, tous ceux qui ont le museau sale se tiennent tranquilles, car ils voient combien terrible est sa colère et juste son jugement. Il favorise les humbles et rabaisse les orgueilleux.