Après avoir traversé une grande et froide salle, espèce de salon d'attente pour des personnages de moyenne importance, Léonard et Machiavel entrèrent dans une petite pièce, une ancienne chapelle à vitraux de couleur, à grands sièges de chapitre, à hauts lambris dans lesquels étaient sculptés les douze apôtres. Dans la fresque déteinte du plafond, parmi les nuages et les anges, planait la colombe du Saint-Esprit. Là se tenaient les intimes. On parlait à mi-voix: la proximité du duc se faisait sentir à travers les murs.

Un vieillard chauve, le malchanceux ambassadeur Rimini, qui attendait une audience depuis trois mois, visiblement fatigué par ses nombreuses nuits d'insomnie, dormait dans une chaire. Parfois la porte s'ouvrait, le secrétaire Agapito, avec une expression préoccupée, des lunettes sur le nez, la plume derrière l'oreille, passait la tête et faisait signe à l'un des assistants.

A chacune de ces apparitions l'ambassadeur Rimini frissonnait douloureusement, se levait, mais voyant que ce n'était pas encore son tour, soupirait longuement et de nouveau se laissait aller au sommeil, bercé par le bruit régulier du pilon dans le mortier de cuivre.

Par suite du manque de pièces dans le vieux monument, la chapelle avait été transformée en pharmacie de campagne. Devant la fenêtre, à l'emplacement de l'autel, sur une table encombrée de fioles et de pots, l'évêque de Santa Justa, Gaspare Torella, médecin principal de Sa Sainteté le Pape et de César, préparait le médicament à la mode, une infusion de «bois sacré», le gaïac, que l'on expédiait d'Amérique. Pétrissant dans ses jolies mains le cœur jaune odorant de la plante, qui formait des boules grasses, l'évêque-docteur expliquait avec un sourire aimable la nature et les qualités de ce bois.

Et sur les murs les apôtres sculptés dans les lambris paraissaient étonnés de l'étrange conversation des nouveaux pasteurs de l'Église. Dans cette chapelle éclairée par la lueur blafarde d'une lampe officinale, dans l'atmosphère imprégnée de camphre et d'encens, les prélats romains réunis semblaient officier une messe mystérieuse.

Durant cette causerie, le secrétaire de la République Florentine prenant tantôt l'un, tantôt l'autre à part, adroitement cherchait à prendre vent de la politique de César. S'approchant de Léonard, un doigt sur les lèvres, la tête inclinée, il lui dit plusieurs fois avec un air préoccupé:

—Je mangerai l'artichaut... Je mangerai l'artichaut.

—Quel artichaut? demanda l'artiste étonné.

—Là gît le lièvre—quel artichaut? Dernièrement le duc a posé ce rébus à l'ambassadeur de Ferrare, Pandolfio Colennucio: «Je mangerai l'artichaut feuille par feuille». Peut-être cela veut-il dire que, divisant ses ennemis, il les détruira un à un. Peut-être cela veut-il dire tout à fait autre chose. Depuis une heure je torture mon cerveau!...

Et il ajouta à l'oreille de Léonard: