—Ici tout n'est que rébus et attrapes! On parle d'un tas de frivolités et dès qu'on touche à une question sérieuse, ils deviennent muets comme des carpes sous l'eau ou des moines à table. Je flaire qu'ils préparent quelque chose, mais quoi? Croyez-moi, messer, je donnerais mon âme au diable pour le savoir!
Les yeux de Nicolas s'allumèrent comme ceux d'un joueur.
Le secrétaire Agapito glissa la tête par l'entrebâillement de la porte et fit signe à Léonard.
Suivant un long couloir sombre où se tenaient les gardes du corps, les stradiotes albanais, Léonard pénétra dans la chambre du duc, pièce confortable tendue de tapis de soie sur lesquels était brodée une chasse à la licorne, avec un plafond moulé représentant les amours de Pasiphaé et du Taureau. Ce taureau, pourpre ou doré, bête héraldique de la maison Borgia, se répétait dans tous les décors de la chambre et alternait avec la tiare du pape et les clés de Saint-Pierre. Il faisait très chaud. Dans la cheminée de marbre flambait un tronc de genévrier, dans les lampes suspendues brûlait une huile parfumée: César adorait les parfums. Selon son habitude, il était étendu habillé sur un lit de repos très bas, placé au milieu de la pièce. Deux positions seulement lui étaient naturelles: à cheval ou couché. Immobile, impassible, accoudé sur les coussins, il suivait la partie d'échecs engagée entre deux de ses favoris et écoutait le rapport de son secrétaire; César possédait la faculté de diviser son attention sur plusieurs sujets. Plongé dans la méditation, d'un mouvement lent et égal il roulait d'une main dans l'autre une petite boule d'or remplie d'aromates et qui, pas plus que son poignard, ne le quittait jamais.
IX
Il reçut Léonard avec la politesse charmeuse qui lui était coutumière, ne lui permit pas de s'agenouiller, lui serra amicalement la main et l'installa dans un fauteuil. Il avait convoqué l'artiste pour lui demander des conseils au sujet des plans de Bramante pour le nouveau monastère d'Imola, «la Valentine», comme on l'appelait, avec une riche chapelle, un hôpital et une maison de retraite. Le duc désirait faire, de ces œuvres de bienfaisance, un monument commémoratif de sa charité chrétienne.
Après les plans de Bramante, il montra à Léonard les nouveaux caractères d'imprimerie de Geronimo Succino de Fano, que César protégeait, car il désirait voir fleurir les arts et les sciences en Romagne.
Agapito présenta à son maître les hymnes louangeux du poète de cour Francesco Uberti. Son Altesse les accepta avec bienveillance et donna l'ordre de récompenser généreusement l'auteur.
Puis, comme il exigeait qu'on lui présentât non seulement les éloges, mais aussi les satires, le secrétaire lui remit l'épigramme du poète napolitain Mancioni, saisi à Rome et enfermé dans la prison des Saints-Anges, un sonnet plein d'injures grossières dans lequel César était qualifié de castrat, de fils de fornicatrice, de cardinal défroqué, d'inceste, de fratricide et de sacrilège.
«Qu'attends-tu, ô Dieu trop clément, disait le poète, ne vois-tu pas qu'il a transformé l'Église en étable à mulets et en maison de tolérance?»