—On assure, murmura Belltrando, que vendredi, le lendemain de la mort de Michiele, Sa Sainteté a refusé de recevoir l'ambassadeur d'Espagne qu'il attendait avec une vive impatience, donnant pour prétexte la peine que lui avait causé la mort du cardinal.
Les assistants échangèrent un rapide coup d'œil.
Dans cette conversation se cachait un sens secret: ainsi, la peine causée au pape par la mort du cardinal Michiele signifiait qu'il n'avait pu recevoir l'ambassadeur, étant trop occupé durant toute la journée à compter l'argent du défunt; la nourriture contraire à l'estomac de Son Excellence, n'était autre que le célèbre poison des Borgia, poudre blanche et sucrée, qui tuait lentement et à terme fixé d'avance, ou encore une décoction de cantharides finement pilées. Le pape avait inventé ce rapide et facile moyen de se procurer de l'argent. Il suivait avec attention les revenus des cardinaux et, en cas d'urgence, il se débarrassait du premier qui lui paraissait suffisamment enrichi et se déclarait son héritier. On disait qu'il les engraissait comme des porcs destinés à l'abattoir. L'Allemand Johann Burghardt, le maître de cérémonies, marquait constamment sur son cahier de notes, parmi les descriptions des services pompeux, la mort subite de l'un ou de l'autre prélat avec un laconisme imperturbable:
«Il a bu la coupe. Biberat calicem.»
—Est-il vrai, monsignori, demanda le chambellan Pedro Caranja, est-il vrai que le cardinal Monreale soit malade depuis cette nuit?
—Vraiment? s'écria Arborea terrifié. Qu'a-t-il?
—On ne sait exactement. Des vomissements...
—Oh! Seigneur, Seigneur! soupira Arborea en comptant sur les doigts: Orsini, Ferrari, Michiele, Monreale...
—L'atmosphère ou les eaux du Tibre sont peut-être néfastes aux santés de Vos Excellences? insinua malignement Belltrando.
—L'un après l'autre! l'un après l'autre! murmurait Arborea en pâlissant. Aujourd'hui vivant, et demain...