Andrea Salaino apporta des notes et accorda sa viole. Il était accompagné d'un autre musicien, Atalante, que Léonard avait connu à la cour de Sforza et qui jouait particulièrement bien du luth.
Du reste, l'artiste invitait les meilleurs chanteurs, les poètes renommés, les gens d'esprit réputés, les jours de ses séances, afin d'éviter l'ennui d'une longue pose. Il étudiait sur son visage le reflet des pensées et des sentiments provoqués par les conversations, les vers et la musique. Par la suite, ces réunions devinrent plus rares. Il savait qu'elles n'étaient plus nécessaires, qu'elle ne s'ennuierait plus.
Tout était prêt et elle ne venait pas.
—Aujourd'hui, songeait l'artiste, la lumière et les ombres sont tout à fait les siennes. Si je l'envoyais chercher? Mais elle sait combien ardemment je l'attends. Elle doit venir...
Et Giovanni voyait d'instant en instant croître son impatience.
Tout à coup une légère brise fit vaciller le jet d'eau, les iris frémirent, la biche dressa les oreilles. Léonard écouta. Et bien que Giovanni n'entendît encore rien, à l'expression de son visage, il comprit que c'était elle.
D'abord, avec un humble salut, entra la sœur converse Camilla, qui vivait dans sa maison et chaque fois l'accompagnait à l'atelier de l'artiste, ayant l'instinct de se rendre presque invisible, restant à lire dans un coin son livre d'heures, sans lever les yeux, sans prononcer une parole, de telle sorte qu'au bout de trois ans, Léonard n'avait pour ainsi dire pas entendu le son de sa voix.
Suivant Camilla, entra celle que tous attendaient, une femme d'une trentaine d'années, vêtue d'une robe sombre très simple, la tête enveloppée dans une gaze transparente qui lui descendait à mi-front,—monna Lisa del Gioconda.
Beltraffio savait qu'elle était Napolitaine et de très ancienne famille, la fille d'un seigneur très riche, ruiné au moment de l'invasion française en 1495, Antonio Geraldini, et la femme du citoyen florentin Francesco del Giocondo. En 1491, messer Francesco avait épousé la fille de Mariano Ruccellaï et la perdait l'année suivante. Il épousa alors Thomasa Villani et après la mort de celle-ci il prit femme pour la troisième fois, et se maria avec monna Lisa. Lorsque Léonard commença son portrait, l'artiste avait déjà passé la cinquantaine et messer Giocondo avait quarante-cinq ans. C'était un homme ordinaire comme on en rencontre beaucoup et partout, ni trop beau ni trop laid, préoccupé de ses affaires, économe et tout entier adonné à la culture.
L'élégante jeune femme était pour lui l'ornement de sa maison. Mais il comprenait moins le charme de monna Lisa que les qualités d'une nouvelle race de bœufs, ou le bénéfice de l'octroi sur les peaux non tannées. On disait qu'elle ne s'était pas mariée par amour, mais simplement par obéissance filiale et que son premier fiancé avait trouvé une mort volontaire sur un champ de bataille. On affirmait également qu'elle avait une foule d'adorateurs passionnés et obstinés, et désespérés. Cependant, les méchantes gens—et Florence n'en manquait pas—ne pouvaient rien insinuer de malveillant contre la Gioconda. Calme, modeste, pieuse, charitable aux pauvres, elle était bonne ménagère, épouse fidèle et très tendre pour sa belle-fille Dianora.