C'était tout ce que savait d'elle Giovanni. Mais monna Lisa, celle qui venait à l'atelier de Léonard, lui semblait une tout autre femme.

Durant ces trois années le temps n'avait pas transformé, mais au contraire ancré ce sentiment; à chaque nouvelle visite, il éprouvait un étonnement côtoyant la peur, comme devant quelque chose de surnaturel, d'illusoire. Parfois il expliquait cette sensation par l'habitude qu'il avait de voir son visage sur le portrait, et si sublime était le talent du maître que la véritable monna Lisa lui semblait moins naturelle que celle reproduite sur la toile. Mais il y avait, en outre, quelque chose de plus mystérieux.

Il savait que Léonard n'avait l'occasion de la voir que durant ses séances, en présence de nombreux étrangers, parfois seulement avec la sœur Camilla, et jamais seul à seule; et cependant, Giovanni sentait qu'il existait entre eux un secret qui les rapprochait et les séparait du reste du monde. Il savait également que ce n'était pas un secret d'amour, du moins, d'amour tel qu'on le comprend ordinairement.

Il avait entendu dire par Léonard que tous les artistes étaient entraînés à transporter leurs propres traits et leur propre forme dans les portraits qu'ils peignaient. Le maître attribuait cet effet à ce que l'âme humaine étant la créatrice du corps, chaque fois qu'elle imagine un autre corps, elle tend à répéter ce qui a déjà été créé par elle, et telle est la puissance de cette inclination, que parfois même dans des portraits, en dépit des traits différents, transparaît l'âme de l'artiste.

Ce qui se passait sous les yeux de Giovanni maintenant était plus surprenant encore: il lui semblait que non seulement le portrait, mais même monna Lisa elle-même, devenait de plus en plus ressemblante à Léonard—comme cela arrive aux gens vivant continuellement et longtemps ensemble. Cependant, la ressemblance n'existait pas dans les traits, mais spécialement dans les yeux et dans le sourire... Il se rappelait, non sans étonnement, qu'il avait vu ce même sourire chez saint Thomas sondant les plaies du Christ, statue de Verrochio, auquel Léonard jeune avait servi de modèle; chez Ève devant l'arbre de la science le premier tableau du maître; chez l'Ange dans la Vierge aux Rochers; chez la Léda et cent autres dessins du Vinci lorsqu'il ne connaissait pas encore monna Lisa, comme si durant toute son existence, dans toutes ses œuvres, il eût cherché à refléter sa beauté et son charme, trouvés enfin dans le visage de la Gioconda.

Par instants quand Giovanni observait longtemps ce sourire commun, il en éprouvait un sentiment pénible, comme devant un miracle,—la réalité lui paraissait un rêve et le rêve une réalité,—comme si monna Lisa n'était pas un être vivant, ni la femme de messer Giocondo, le plus ordinaire des hommes, mais un être imaginaire, évoqué par la volonté du maître, le sosie féminin de Léonard.

La Gioconda caressait son favori, le chat blanc qui avait sauté sur ses genoux, et d'invisibles étincelles pétillaient dans le poil de la bête sous la caresse des mains blanches et fines.

Léonard commença son travail. Mais tout à coup il déposa son pinceau et fixa un regard scrutateur sur son modèle: pas une ombre, pas le plus petit changement n'échappaient à son observation.

—Madonna, dit-il, vous êtes préoccupée de quelque chose aujourd'hui?

Giovanni remarqua également qu'elle ressemblait moins à son portrait que de coutume.