—Messer da Vinci, fils bâtard d'une servante d'auberge, peut poser à l'efféminé et au dégoûté. Moi, rejeton d'une vieille famille honnête, je n'ai pas honte de mon travail et comme un simple journalier, je ne dédaigne ni ma sueur, ni ma saleté. En ce qui concerne la prérogative entre la peinture et la sculpture, la discussion est stupide; tous les arts sont égaux, découlant d'une même source et tendant au même but. Et si celui qui affirme que la peinture est plus noble que la sculpture est aussi érudit dans les autres branches, qu'il se permet de juger, je crains fort qu'il ne s'y connaisse autant que ma cuisinière.

Avec une hâte fébrile, Michel-Ange entreprit son tableau de la salle du Conseil, désirant surpasser son rival.

Il choisit un épisode de la guerre contre Pise: par une journée chaude, les soldats florentins se baignent dans l'Arno; les tambours battent la générale—l'ennemi est signalé; les soldats se hâtent de rejoindre la rive, sortent de l'eau où leurs corps fatigués se délectaient et, soumis à la discipline, ils remettent leurs vêtements poussiéreux, leurs cuirasses et leurs casques chauffés par le soleil.

Ainsi, répondant au tableau de Léonard, Michel-Ange représenta la guerre, non pas comme «la plus féroce des sottises», mais comme une mâle action héroïque, l'accomplissement de l'éternel devoir; la lutte des héros pour la gloire et la grandeur de la patrie.

Les Florentins suivaient avec curiosité les phases de ce duel. Et comme tout ce qui était étranger à la politique leur semblait insipide, tel un plat sans poivre ni sel, ils s'empressèrent de déclarer que Michel-Ange soutenait la République contre les Médicis et Léonard les Médicis contre la République. Le duel artistique devenu compréhensible pour tous, se ralluma avec une force nouvelle, fut transporté des maisons dans la rue, servant les passions des partis absolument étrangers à l'art. Les œuvres de Léonard et de Michel-Ange devinrent l'étendard de deux camps ennemis.

L'effervescence s'emparait des esprits; la nuit, des inconnus lançaient des pierres au David. Les citoyens considérables en accusèrent le peuple; les tribuns du peuple, les citoyens considérables; les artistes, les élèves du Pérugin qui avaient fondé nouvellement un atelier à Florence; et Buonarotti, en présence du gonfalonier, déclara que les misérables qui criblaient de pierres le David étaient achetés par son rival Léonard.

Beaucoup crurent cette calomnie ou tout au moins laissèrent supposer qu'ils y ajoutaient foi.

Une fois, durant une séance de la Gioconda, il ne se trouvait dans l'atelier que Giovanni et Salaino—lorsque la conversation vint à tomber sur Michel-Ange, Léonard dit à monna Lisa:

—Il me semble parfois que si je lui parlais face à face, tout s'expliquerait et qu'il ne resterait rien de cette stupide rivalité: il aurait compris que je ne suis pas son ennemi et qu'il n'y a pas d'homme capable de l'aimer comme je l'aurais aimé.

Monna Lisa eut un geste de doute: