—Croyez-vous, messer Leonardo? Vous aurait-il compris?

—Oui, répliqua l'artiste. Un homme comme lui ne peut pas ne pas comprendre! Tout son malheur réside dans sa timidité et son manque de confiance: il se martyrise, il jalouse, il a peur, parce qu'il ignore encore sa force. C'est un délire, une folie! Je lui aurais tout dit et il se serait calmé. Est-ce à lui de me craindre? Savez-vous, madonna... ces jours-ci, lorsque j'ai vu son dessin: ses soldats se baignant dans l'Arno, je n'en croyais pas mes yeux. Personne ne peut même se figurer ce qu'il est et ce qu'il sera. Moi, je sais que même maintenant, non seulement il m'égale, mais il est plus fort que moi; oui, oui, je le sens: plus fort que moi!

Elle fixa sur lui ce regard dans lequel, il semblait à Giovanni, se reflétait le regard même de Léonard et sourit d'une façon étrange et douce.

Un jour, dans la chapelle Brancacci, dépendante de la vieille église Maria del Carmine, Léonard rencontra un jeune homme, presque un enfant, qui copiait les célèbres fresques de Tomaso Masaccio. Il portait une casaque noire tachée de couleurs, du linge propre mais de toile grossière évidemment confectionnée au village. Il était élancé, souple; son cou mince était blanc et tendre comme celui des jeunes filles anémiées; son visage, ovale comme un œuf et pâle jusqu'à la transparence, avait un charme minaudier, avec de grands yeux noirs pareils à ceux des paysannes de l'Ombrie qui avaient servi de modèle aux Madones du Pérugin, des yeux vides de pensée, profonds et limpides comme le ciel.

Peu de temps après, Léonard de nouveau rencontra l'adolescent au couvent de Maria Novella, dans la salle du Pape, où était exposé le carton de la bataille d'Angiari. Le jeune homme étudiait et copiait ce carton avec autant de zèle que les fresques de Masaccio. Probablement connaissait-il déjà Léonard, car il le buvait du regard, visiblement désireux de lui adresser la parole et apeuré de le faire.

Le maître s'approcha de lui en souriant. Se hâtant, ému et rougissant avec une enfantine insinuation, le jeune homme lui déclara qu'il le considérait comme son maître, le plus grand artiste de l'Italie et que Michel-Ange n'était pas digne de dénouer les cordons des souliers de Léonard.

Plusieurs fois encore, Vinci revit ce jeune homme, causa longuement avec lui, examina ses dessins; et plus il l'étudiait, plus il se convainquait qu'il avait devant lui un futur grand artiste. Attentif et sensible à tous les échos, condescendant à toutes les influences comme une femme, il imitait le Pérugin, Pinturiccio et particulièrement Léonard. Mais sous ce manque de maturité, le maître devinait en lui une fraîcheur de sentiment telle qu'il ne l'avait encore rencontrée chez personne. Ce qui le surprenait le plus, c'était que cet enfant pénétrait les plus grands mystères de l'art et de la vie, comme par hasard, sans le désirer, et parvenait à vaincre les plus hautes difficultés avec légèreté, comme en un jeu. Tout lui venait sans effort, comme si n'existaient point pour lui dans l'art, ni les infinies recherches, ni les indécisions, ni les perplexités qui avaient été le tourment et la malédiction de toute la vie de Léonard.

Et lorsque le maître lui parlait de l'indispensable étude lente et patiente de la nature, des règles de mathématique, des lois de la peinture, le jeune homme fixait sur lui ses grands yeux étonnés et visiblement ennuyé, n'écoutait attentivement que par déférence pour le maître.

Un jour il lui échappa une parole qui surprit, effraya presque Léonard par sa profondeur:

—J'ai remarqué que lorsqu'on peint, on ne doit penser à rien, tout alors se présente mieux.