Il disait, l'adolescent, avec tout son être, que l'unité, la parfaite harmonie du sentiment et de la raison, de la connaissance et de l'amour que le maître recherchait, n'existaient pas et ne pouvaient exister.

Et devant sa modeste et insouciante candeur, Léonard éprouvait des doutes plus grands, une crainte plus intense pour l'avenir de l'art, pour l'œuvre de toute sa vie, que devant l'indignation et la haine de Buonarotti.

—D'où es-tu, mon fils? avait-il demandé à l'adolescent. Qui est ton père et comment t'appelles-tu?

—Je suis né à Urbino, répondit le jeune homme avec son caressant sourire. Mon père est le peintre Sanzio. Mon nom, Raphaël.

III

Léonard devait se rendre à Pise, pour diriger les travaux du détournement de l'Arno dans le port de Livourne.

La veille de son départ, revenant de chez Machiavel, il traversait le pont Santa Trinita et s'engageait dans la rue Tornabuoni.

Il était tard. Les passants étaient rares. Le silence n'était troublé que par le bruit de l'eau battue par la roue du moulin de Ponte alla Caraïa. La journée avait été oppressante. Mais, sur le soir, la pluie avait rafraîchi l'air. De l'Arno montait une odeur d'eau chaude. De derrière la colline San Miniato, la lune se levait. A droite, le long de la berge de Ponte Vecchio, s'alignaient de vieilles masures reflétées dans le fleuve à demi stagnant. A gauche, au-dessus des contreforts de Monte Albano, tendrement mauves, tremblait une étoile solitaire.

La silhouette de Florence se découpait sur le ciel pur, comme le frontispice sur le fond or terni des vieux livres, silhouette unique au monde, vivante tel un visage humain. Au nord, l'antique clocher de Santa Croce, puis la tour droite et sévère du Palazzo Vecchio, le campanile de marbre blanc de Giotto, la coupole en tuile rouge de Maria del Fiore, pareille à l'antique fleur géante encore non ouverte, le Lys Rouge, et toute Florence, dans la double lumière du crépuscule et de la lune, paraissait une énorme fleur sombre, argentée.

Léonard remarqua que chaque ville, ainsi que chaque être, a son odeur particulière. Il lui semblait que celle de Florence rappelait la poussière moite, comme les iris, mêlée au parfum du vernis et des couleurs des très vieux tableaux.