Durant tout sa vie, Léonard s'était servi indifféremment des deux mains et toutes deux lui étaient nécessaires pour travailler: de la gauche, il dessinait, de la droite, il peignait, ce que faisait l'une, l'autre n'aurait pu le faire; il affirmait que dans l'opposition de ces deux forces, résidait sa supériorité sur les autres artistes. Mais maintenant que les doigts de la main droite étaient morts, Léonard craignait que la peinture lui fût désormais impossible. Dans les premiers jours de décembre, il se leva, commença à marcher, puis à descendre à l'atelier, mais sans oser toucher à son tableau.

Un après-midi pourtant, tandis que tout le monde dans la maison s'adonnait à la sieste, Francesco désirant demander quelque chose au maître et ne le trouvant pas dans sa chambre, descendit à l'atelier dont il entr'ouvrit doucement la porte. Les derniers temps, Léonard, plus morne et plus sauvage que jamais, aimait à rester seul durant de longues heures et ne permettait pas qu'on entrât chez lui sans le demander, comme s'il craignait qu'on le surveillât.

Par la porte entre-bâillée, Francesco vit qu'il se tenait devant le Saint Jean, essayant de peindre avec la main malade: son visage était convulsé par l'effort désespéré; les coins des lèvres fortement serrées tombaient; les sourcils étaient sévèrement froncés; quelques mèches de cheveux blancs étaient collées au front par la sueur. Les doigts engourdis n'obéissaient pas: le pinceau tremblait dans la main du maître. Terrifié, Francesco regardait cette lutte dernière de l'âme vivante contre la matière morte.

VII

Cette année-là, l'hiver fut dur; le passage des glaçons avait brisé les ponts de la Loire; des gens mouraient gelés sur les routes; les loups venaient rôder jusque sous les fenêtres du château de Cloux: on ne pouvait sortir le soir sans armes; les oiseaux tombaient engourdis par le froid.

Un matin, Francesco trouva sur le perron dans la neige, une hirondelle à demi gelée; il l'apporta au maître qui la ranima de son souffle et lui installa un nid derrière la haute cheminée, pour lui rendre la liberté au printemps.

Il n'essayait plus de travailler et avait caché dans un coin de l'atelier le Saint Jean inachevé, les dessins, les pinceaux et les couleurs. Les journées s'écoulaient vides. Parfois, le notaire, maître Guillaume, venait rendre visite à Léonard, parlait des récoltes, de la cherté du sel, ou expliquait à la cuisinière Mathurine à quoi on distinguait un lapereau d'un vieux lapin. De même venait souvent un moine franciscain, le frère Guillielmo, originaire d'Italie, mais depuis de longues années établi à Amboise—vieillard simple, gai et aimable; il avait le don de conter admirablement les nouvelles florentines les plus lestes. Léonard riait à ces récits d'aussi bon cœur que le narrateur.

Durant les interminables soirées d'hiver, ils jouaient aux échecs, aux cartes et aux jonchets.

Lorsque les hôtes avaient regagné leur logis, Léonard pendant des heures marchait de long en large, jetant de temps à autre un regard sur le mécanicien Zoroastro da Peretola. Maintenant, plus que jamais, cet infirme représentait pour lui le remords vivant, l'ironie de l'effort de toute sa vie: les ailes humaines. Assis dans un coin, les jambes repliées, il rabotait des planchettes ou taillait des toupies; ou encore, les yeux mi-clos, avec un sourire béat, agitait ses bras comme des ailes et marmonnait sa triste chanson.

Enfin, la nuit tombait tout à fait. Un grand silence régnait dans la maison; la tempête hurlait dehors, les hurlements des loups y répondaient. Francesco allumait un grand feu et Léonard s'asseyait devant.