—Tu aurais dû m'écrire. J'aurais envoyé quelqu'un. Je serais venu moi-même, je n'aurais regretté aucune somme d'argent... Je leur aurais donné dix cloches, à ces imbéciles!... Une cloche! Fondre pour une cloche un faune dansant... Peut-être une œuvre du maître grec Scopas!

—Ne vous fâchez pas si fort, messer Cipriano. Ces imbéciles sont déjà punis. Depuis deux ans que la cloche est pendue, les vers rongent les pommes et les cerises, et les récoltes d'olives sont médiocres. Et le son de la cloche est mauvais.

—Pourquoi?

—Comment vous dire? elle n'a pas un son pur; elle ne réjouit pas les cœurs chrétiens; elle bavarde sans suite. Comment voulez-vous qu'on puisse fondre une cloche d'un diable! Sans vous fâcher, messer, le curé a peut-être raison: toutes ces saletés que l'on déterre ne nous apportent rien de bon. Il faut conduire l'affaire avec circonspection. Se préserver par la prière, car le diable est fort et malin; il entre par une oreille et sort par l'autre. L'impur nous a assez tentés avec cette main de marbre que Zaccheo a découverte l'an dernier. Que de malheurs nous ont accablés! Dieu puissant, je crains même d'y songer!

—Raconte-moi, Grillo, comment l'a-t-il trouvée?

—C'était en automne, la veille de la Saint-Martin. Nous soupions. Et à peine la ménagère avait-elle posé le pain et la soupière sur la table, que Zaccheo, le neveu de mon parrain, arrive en courant. Je dois vous dire que ce jour-là je l'avais laissé dans le champ du Moulin, pour défoncer le terrain où je voulais planter du chanvre. «Patron! eh! patron! me crie Zaccheo, pâle, tremblant, claquant des dents.—Seigneur! Petit, qu'as-tu?—Il y a quelque chose d'étrange dans le champ, qu'il me répond; un cadavre sort de dessous terre. Si vous ne me croyez pas, allez voir vous-même.

»Nous y allâmes avec des lanternes.

»Il faisait nuit. La lune s'était levée derrière la futaie, éclairant quelque chose de blanc dans la terre fraîchement retournée. Nous nous penchons; je regarde: une main sort de terre, une main blanche avec de jolis doigts fins de patricienne. «Que le diable t'emporte! Qu'est-ce que c'est que cette horreur-là?» J'abaisse ma lanterne dans le trou pour mieux me rendre compte, et tout à coup, la main remue, les doigts m'attirent. Alors je n'ai pu m'en empêcher, j'ai crié, les jambes coupées net par la peur. Mais monna Bonda, ma grand'mère, qui est rebouteuse et sage-femme, très brave et forte pour son grand âge, nous dit: «Bêtes que vous êtes! De quoi avez-vous peur? Ne voyez-vous pas que cette main n'appartient ni à un vivant, ni à un mort, que c'est une main en pierre, tout simplement.» Et la saisissant, elle l'arracha comme une betterave. La main était brisée un peu au-dessus du poignet, «Grand'mère, m'écriai-je, n'y touchez pas. Laissez cela. Nous allons vite l'enfouir de nouveau pour éviter des malheurs.—Non, me répond-elle, il faut d'abord la porter au curé pour qu'il récite les prières d'exorcisme.» Mais la vieille m'a trompé. Elle n'a pas été voir le curé et a caché la main dans un coin de son alcôve où elle gardait ses baumes, ses herbes et ses amulettes. Je me fâchai; j'exigeai qu'elle me la rendît; la vieille s'entêta et à partir de ce moment fit des cures merveilleuses. Quelqu'un avait-il mal aux dents, elle appliquait la main de l'idole et l'enflure tombait. De même elle guérissait de la fièvre, des coliques et du haut mal. Pour les animaux également; si une vache mettait bas difficilement, ma grand'mère appliquait la main de pierre sur le ventre, la vache mugissait et le veau, sans qu'on s'en fût aperçu, se roulait déjà sur la paille.

»On en jasa dans les villages environnants. La vieille gagna beaucoup d'argent. Moi je n'en tirais aucun profit. Le curé, le père Faustino, ne me laissait pas de répit; à l'église, pendant le sermon, il m'accablait de reproches devant tout le monde, m'appelait fils damné, serviteur du diable; me menaçait de se plaindre à l'évêque, de me priver de la Sainte Communion. Et les gamins couraient derrière moi dans les rues, en criant: «Voilà Grillo, Grillo le sorcier, le petit-fils de la sorcière! Tous les deux ont vendu leur âme au diable!» Le croiriez-vous? la nuit même je n'étais pas tranquille: il me semblait voir continuellement cette main de marbre s'avancer vers moi; je la sentais me prendre doucement par le cou comme pour me caresser de ses doigts longs et froids et, tout à coup, me saisir à la gorge pour m'étrangler. Je voulais crier et je ne le pouvais. Eh! songeais-je, la plaisanterie a assez duré! Un jour donc je me levai avant l'aube et pendant que ma grand'mère cueillait ses herbes, je brisai le cadenas de son alcôve, je pris la main et je vous l'apportai. L'antiquaire Lotto m'en offrait dix sous et je ne reçus que huit de vous; mais pour Votre Excellence, nous ne regrettons rien. Que le Seigneur vous envoie tous les bonheurs, à vous, à monna Angelica, à vos enfants et à vos petits-enfants.

—Oui! murmura messer Cipriano pensif. D'après ce que tu racontes, Grillo, nous trouverons quelque chose dans la colline du Moulin.