—Pour trouver, nous trouverons, continua le vieux en soupirant. Seulement... pourvu que le père Faustino n'en ait vent! S'il apprend notre projet, il m'étrillera et vous gênera aussi en ameutant les habitants. Espérons en Dieu clément. Mais ne m'abandonnez pas mon bienfaiteur; dites un mot en ma faveur au juge...
—Au sujet de la terre que te dispute le meunier?
—C'est cela même. Le meunier est un malin qui sait trouver la queue du diable. J'avais fait cadeau d'une génisse au juge; alors, il lui offrit une vache. Durant le procès la vache a vêlé un beau veau qui engagera le juge à donner raison au meunier. Défendez-moi, mon bienfaiteur. En somme, je ne m'occupe de la colline du Moulin que pour plaire à Votre Seigneurie. Pour personne d'autre je ne chargerais mon âme d'un tel péché!
—Sois tranquille, Grillo. Le juge est de mes amis, je l'intéresserai à toi. Et maintenant, va. On te donnera à manger et à boire à la cuisine. Cette nuit même nous partirons pour San Gervasio.
Le vieillard remercia et sortit en saluant profondément, cependant que messer Cipriano s'enfermait dans son cabinet de travail où personne hormis lui n'était jamais entré. Là, comme dans un musée, les murs étaient couverts de bronzes et de marbres; des médailles anciennes s'encastraient dans des planches garnies de draps; des fragments de statues emplissaient les tiroirs. Par ses nombreux agents d'Athènes, de Smyrne, de Chypre, de Rhodes, d'Halicarnasse, d'Asie Mineure et d'Égypte, messer Buonaccorsi se faisait expédier des antiquités de tous les pays du monde.
Ayant à loisir contemplé tous ses trésors, messer Cipriano s'adonna de nouveau à l'étude de l'importation sur la laine et toutes réflexions faites, écrivit la lettre qu'il destinait à son agent de Montpellier.
II
Durant ce temps, au fond de l'entrepôt où les ballots empilés jusqu'au plafond étaient éclairés nuit et jour par une lampe qui brûlait devant l'image de la Madone, trois jeunes gens causaient: Doffo, Antonio et Giovanni. Doffo, commis principal de messer Buonaccorsi, les cheveux roux, le nez très long, le visage naïvement gai, inscrivait dans un livre le métrage des draps. Antonio da Vinci, jeune homme à la figure usée et ridée, aux yeux vitreux inexpressifs, aux rares cheveux noirs hérissés en épis volontaires, mesurait rapidement les étoffes à l'aide de l'ancienne mesure florentine, la canna. Giovanni Beltraffio, élève peintre, qui venait d'arriver de Milan, adolescent de dix-neuf ans, timide et gauche, portant dans ses yeux gris une tristesse infinie et en toute sa personne une profonde indécision, était assis, les jambes croisées, sur un ballot et écoutait.
—Voilà à quoi nous en sommes arrivés, disait Antonio à voix basse et rageuse. On déterre les idoles.