—Aucun, Votre Seigneurie. Chaque jour on dit: «Ce sera demain»; et chaque jour on remet le départ. Le roi est préoccupé par des divertissements moins que guerriers.
—Comment se nomme la favorite?
—Il en a beaucoup. Les goûts de Sa Majesté sont changeants et fantasques.
—Écrivez au comte Belgiosa, dit le duc, que j'envoie trente... non, c'est peu... quarante... cinquante mille ducats pour de nouveaux présents. Qu'il n'épargne rien. Nous sortirons le roi de Lyon avec des chaînes d'or. Et sais-tu, Bartolomeo—ceci, tout à fait entre nous—il ne serait pas mauvais d'envoyer à Sa Majesté les portraits de quelques-unes de nos beautés. A propos, la lettre est-elle prête?
—Oui, Seigneur.
—Montre.
Le More frottait avec satisfaction ses mains blanches. Chaque fois qu'il considérait l'énorme toile d'araignée de sa politique, il éprouvait une douce émotion, à ce jeu dangereux et compliqué. Dans sa conscience, il ne s'estimait pas coupable d'appeler des étrangers, les barbares du Nord, en Italie, puisqu'il y était contraint par ses ennemis, parmi lesquels le plus farouche était Isabelle d'Aragon, l'épouse de Jean Galeas, qui accusait universellement Ludovic le More d'avoir volé le trône à son neveu. Ce ne fut que sur la menace du père d'Isabelle, Alphonso, roi de Naples, qui voulait venger sa fille et son gendre, en déclarant la guerre au More, que celui-ci, abandonné de tous, sollicita l'aide du roi français Charles VIII.
«Impénétrables sont tes projets, Seigneur! songeait le duc, pendant que son secrétaire cherchait dans une liasse de papiers, le brouillon de la lettre. Le salut de mon royaume, de l'Italie, de toute l'Europe, peut-être, est entre les mains de ce piteux et luxurieux enfant, faible d'esprit, que l'on nomme le roi très chrétien de France; devant lequel, nous, les héritiers des grands Sforza, devons nous incliner, ramper presque! Mais ainsi le veut la politique: il faut hurler avec les loups!»
Il lut la lettre. Elle lui parut éloquente surtout avec l'appoint d'une part des cinquante mille ducats que le comte Belgiosa verserait dans la poche de Sa Majesté et d'autre part avec l'appoint des portraits des beautés italiennes. «Que le Seigneur bénisse ton armée, roi très chrétien—disait le message. Les portes sont ouvertes devant toi. Ne tarde pas, et entre en triomphateur, tel un nouvel Annibal! Les peuples d'Italie aspirent à ton joug, élu de Dieu, et t'attendent comme jadis les patriarches espéraient la résurrection. Avec l'aide de Dieu et celle de son artillerie renommée, tu conquerras non seulement Naples et la Sicile, mais encore la terre du Grand Turc; tu convertiras les Musulmans au christianisme, tu atteindras la Terre Sainte, tu délivreras Jérusalem et le tombeau du Seigneur, en emplissant le monde de ton nom glorieux.»
Un vieillard bossu et chauve entre-bâilla la porte du studiolo. Le duc lui sourit affablement, lui faisant signe d'attendre. La porte se referma sans bruit et la tête disparut.