On mangeait en se servant de trois doigts et d'un couteau, sans fourchettes, considérées comme un luxe superflu. On n'en servait qu'aux dames pour les fruits et les confitures, et elles étaient en or avec le manche en cristal de roche.
Le seigneur soignait ses hôtes. On mangea et on but beaucoup, presque à satiété, et les plus belles dames n'eurent point honte de leur appétit.
Béatrice était assise auprès de Lucrezia. Le duc de nouveau les admira toutes deux: il lui était particulièrement agréable de les voir ensemble et sa femme s'occuper de sa bien-aimée, lui donnant les meilleurs morceaux, lui chuchotant à l'oreille, lui serrant la main en un élan de gamine tendresse, presque amoureuse, comme cela arrive souvent entre jeunes femmes. On parla de la chasse. Béatrice raconta comment un cerf avait failli la renverser, lorsque, sortant du bois il avait attaqué son cheval. On rit du bouffon Diodio, vantard agressif qui venait de tuer en guise de sanglier un cochon domestique emmené exprès par les chasseurs dans le bois et lâché dans les jambes du fou. Diodio racontait sa valeureuse action et en était fier comme s'il avait exterminé le sanglier d'Erymanthe. On le taquinait, et pour lui prouver son mensonge, on lui apporta le groin. Il feignit d'être furieux. De fait c'était un rusé fripon, jouant le rôle avantageux de l'imbécile. Avec ses yeux de souris, il savait non seulement distinguer un cochon d'un sanglier, mais une mauvaise plaisanterie d'une bonne.
Les rires montaient toujours. Les visages s'animaient, rougissaient par suite de copieuses libations. Après le quatrième plat, les dames, en cachette, délacèrent leurs robes, sous la table. Les échansons versaient du vin blanc léger et un autre de Chypre rouge et épais chauffé et préparé avec des pistaches, de la canelle et de la girofle.
Quand le duc demandait à boire, les échansons échangeaient des appels comme s'ils officiaient, prenaient la coupe, et le grand sénéchal, par trois fois, y plongeait un talisman, une licorne, pendue à une chaîne d'or: si le vin était empoisonné, le talisman devait noircir et s'inonder de sang. De semblables talismans—pierre de bufonite et langue de serpent—étaient fichés dans la salière.
Le comte Bergamini, le mari de Cecilia, assis à la place d'honneur par ordre du maître, et qui, en dépit de la goutte et de la vieillesse, se montrait particulièrement gai et fringant ce soir-là, murmura en désignant la licorne:
—Je suppose, Altesse, que le roi de France lui-même ne possède pas une corne semblable, d'aussi étonnante grandeur.
—Ki-hi-hi! Ki-hi-ha! cria, imitant le coq, le bossu Janikki, le bouffon favori du duc, en secouant sa crécelle et agitant les grelots de son bonnet.
—Ki-hi-hi! Ki-hi-ha! petit père! dit-il au More et en désignant le comte Bergamini. Crois-le! Il s'y connaît en cornes, non seulement celles des bêtes, mais aussi celles des gens. Celui qui chèvre a, cornes a!
Le duc menaça le bouffon du doigt.