Sur la galerie supérieure les trompes d'argent sonnèrent, annonçant le rôti, une énorme hure de sanglier farcie de châtaignes, puis un paon, qui, à l'aide d'un mécanisme caché, déployait la queue et battait des ailes, et enfin une énorme tourte en forme de forteresse, d'où s'échappèrent d'abord les sons du cor guerrier, puis, quand on l'eut fendue, on vit un nain couvert de plumes de perroquet. Celui-ci se mit à courir sur la table, on le saisit et on l'enferma dans une cage d'or, où, imitant le célèbre perroquet du cardinal Ascanio Sforza, il cria de comique façon le «Pater Noster».

—Messer, demanda la duchesse à son mari, à quel heureux événement devons-nous ce festin aussi inattendu que superbe?

Le More ne répondit pas et furtivement échangea un regard avec le comte Bergamini; l'heureux mari de Cecilia comprit que le festin se donnait en l'honneur du nouveau-né César.

La hure de sanglier absorba une bonne heure, on ne regrettait pas le temps, se souvenant du proverbe: «A table, on ne vieillit pas.»

A la fin du souper, le gros moine Tappone (le Rat), excita la joie de tous les convives.

A force de ruses et de subterfuges, le duc de Milan était parvenu à attirer d'Urbino ce goinfre renommé que se disputaient les rois, et qui une fois, à Rome, à la très grande joie de Sa Sainteté, avait avalé le tiers d'une soutane d'évêque, coupée en menus morceaux imprégnés de sauce.

Sur un signe du duc, on plaça devant le moine un énorme plat de buzzecca, tripes farcies de marmelade de coings. Le moine, après s'être dévotement signé, retroussa ses manches et se prit à manger avec une prodigieuse rapidité.

—Si un pareil gaillard avait assisté à la multiplication des pains, il ne serait pas resté de quoi nourrir deux chiens! s'écria Bellincioni.

Les invités s'esclaffèrent. Tous ces gens étaient dotés d'un rire sain et grossier qui, à chaque plaisanterie était prêt à se déchaîner en une explosion assourdissante. Seul, Léonard gardait sur son visage une expression d'ennui; du reste, il était depuis longtemps habitué aux amusements de ses protecteurs et rien ne l'étonnait plus.

Lorsqu'on servit sur des plats d'argent des oranges dorées, bourrées de mauve odorante, le poète Antonio Camelli da Pistoïa le rival de Bellincioni, lut une ode dans laquelle les Arts et les Sciences disaient au duc: «Nous étions des esclaves, tu es venu et tu nous as délivrés. Gloire au More!» Les quatre éléments chantaient aussi: «Vive celui qui, le premier après Dieu, dirige le gouvernail du monde et la roue de la Fortune.» Il y était également rendu hommage aux vertus familiales et à l'entente parfaite qui existait entre l'oncle et le neveu Jean Galeas, ce qui permit au poète de comparer le généreux tuteur au pélican, nourrissant ses enfants avec sa chair et avec son sang.