Dans ce desséchement général, un élément nouveau de sensibilité est venu cependant travailler les cœurs: la préoccupation du sort des classes pauvres, déshéritées, coupables... Le xixe siècle, et c’est une de ses grandeurs, a osé regarder en face toutes les misères et a essayé d’y porter remède; les hôpitaux, les prisons, les maisons d’aliénés ont été améliorés, assainis. Aux œuvres religieuses, se sont jointes les œuvres laïques; de nouvelles institutions philanthropiques surgissent chaque jour. La conscience humaine a été remuée, et maintenant, devant les revendications des déshérités de la vie, un certain malaise saisit les âmes, même celles qui étaient instinctivement le plus rebelles à la religion de la pitié.
Des pas immenses ont été faits dans cet ordre d’idées; cependant, aucun rapprochement réel n’a eu lieu entre la classe qui donne et celle qui reçoit. Au contraire, chaque jour le gouffre entre elles se creuse davantage. On en fait remonter la faute aux doctrines socialistes, au souffle de l’esprit du siècle, mais l’avarice morale qui préside à l’accomplissement des actes apparemment charitables, a, elle aussi, une large part de responsabilité dans la séparation grandissante des bienfaiteurs et des secourus.
L’homme d’aujourd’hui ne parvient plus, comme celui d’autrefois, à fermer ses oreilles aux cris de la souffrance, mais c’est plutôt une question de principe que de sentiment. Certaines idées de justice ont pénétré les consciences, sans réchauffer les cœurs. Il est difficile de généraliser sur ce point, tant les mobiles de la charité sont individuels, secrets, intimes..., cependant une chose est certaine: le don matériel, si large qu’il soit, n’éveillera jamais aucune reconnaissance, s’il n’est accompagné d’un don moral, d’une parcelle d’amour[8]. Les déshérités du bonheur sentent cette lacune avec une intuition merveilleuse.
La charité n’apparaissait pas aux consciences de nos pères comme un devoir social; elle n’était pratiquée que par une rare élite. Le temps présent est en progrès, et il faut l’en louer. Mais cette charité de jadis, accomplie seulement par les âmes bonnes ou pieuses, avait une chaleur qui fait défaut à la sèche philanthropie actuelle: les uns y mettaient un peu d’amour humain, les autres un peu d’amour divin, ce qui enlevait à l’aumône donnée une partie de son humiliation et engendrait une parcelle d’attendrissement reconnaissant dans les cœurs de ceux qui la recevaient. Aujourd’hui, les dons sont plus nombreux, plus abondants, mais on exerce la bienfaisance comme on paie les impôts et subit le service militaire obligatoire. Sous cette charité, on devine la crainte et on ne sent plus l’amour.
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A mesure que ces vides se creusaient dans le cœur de l’homme, l’amour désordonné de soi, cause et effet en même temps, s’y développait dans des proportions effrayantes. La satisfaction des besoins individuels ayant été reconnue par l’école économique libérale comme l’unique moteur de l’activité humaine, la société, égarée par cette apparente sagesse, se crut autorisée à considérer l’égoïsme comme un droit et presque comme un devoir: la science ne l’appelait-elle pas un élément indispensable de l’économie politique, une des forces nécessaires à la conservation de l’espèce? La doctrine de l’altruisme, proclamée par les sociologues anglais, comme un contrepoids destiné à maintenir l’équilibre social, ne trouva pas la même complicité dans les instincts de l’homme. L’altruisme fut accepté en théorie, mais il n’exerça qu’une faible influence sur les habitudes de vie intérieure.
La liberté est-elle responsable des excès de l’individualisme? Toute une école l’affirme, et il est certain que dans l’ordre économique, la formule du laissons faire et du laissons passer a amené le désarroi et le déclassement dont notre société souffre. Mais, dans l’ordre moral, les consciences, formées par le christianisme, auraient dû, semble-t-il, opposer un frein aux doctrines du libéralisme personnel. Elles ne l’ont tenté que faiblement; et, spectacle illogique et douloureux, on a vu la généralité des croyants s’approprier la théorie du droit de l’égoïsme et tomber, comme les incrédules, dans la stérilité où jette la recherche unique et exclusive de soi. Tolstoï, «le grand sonneur de cloches», a eu le courage d’écrire: «Rien ne ressemble moins au christianisme que les principes d’après lesquels les soi-disant chrétiens dirigent leur vie.» Le jugement est peut-être excessif, mais il ne manque ni de vérité, ni de justesse. L’esprit de l’Évangile a déserté les cœurs. Les plus stricts observateurs de la morale sociale et des pratiques religieuses ont une façon, aujourd’hui, d’envisager les devoirs et les obligations de l’existence qui ressemble étrangement à celle du matérialiste honnête homme.
Or, c’est surtout par l’esprit des choses, que le croyant doit se distinguer de l’incrédule. Quelles que puissent être les défaillances de sa foi, les entraînements de ses passions, l’empire des forces troublantes qui cherchent à l’aveugler, il faut que sa pensée demeure intacte. Croire en Christ, comprendre sa doctrine et commettre des fautes, des erreurs, des crimes même, cela s’explique. Mais considérer l’égoïsme comme un droit ne s’explique pas, car admettre un seul instant qu’on est autorisé à fermer son cœur à autrui, c’est prouver qu’on n’a rien compris au christianisme, c’est en être séparé par d’infranchissables barrières. Lorsque l’homme tue, vole, s’avilit dans les désordres, sa conscience, à moins qu’elle ne soit complètement oblitérée, l’avertit qu’il transgresse une loi. Et ce même homme se meut à l’aise dans le plus féroce égoïsme, oubliant que ces commandements devant lesquels il tremble se résument en deux seuls, dont le second est: «Tu aimeras ton prochain comme toi-même.»
Aujourd’hui, pour défendre ses erreurs ou ses omissions, l’être humain ne peut plus plaider l’ignorance. Il a appris à mesurer ses facultés et ses forces; il connaît ses obligations politiques et sociales; il sait qu’il faut respecter, non seulement le texte, mais l’esprit des lois qui régissent le pays où il habite. Pourquoi ayant appris à se rendre compte de tout, n’est-il aveuglé que sur un seul point? Et sur ce point cependant, il y a accord entre la lettre et l’esprit, et les mots qui les rendent ont une précision et une clarté qui empêchent l’équivoque de naître. Ces mots ne sont pas nouveaux. Depuis presque deux mille ans, ils sont répétés par des générations qui ne les ont qu’imparfaitement compris et plus imparfaitement pratiqués.