Rebelle à l’enthousiasme, devenu incapable d’admiration, l’homme s’est-il du moins concentré dans les affections exclusives, leur réserve-t-il les facultés qu’il ne répand plus ailleurs? Là, comme partout, la sève semble tarie. L’amour même, cette passion si personnelle qu’elle fait partie de notre égoïsme et absorbe jalousement l’un dans l’autre les deux êtres, qu’elle unit, a conservé son nom en perdant sa force. Lui aussi a subi une évolution. Lisez les romans de la fin du siècle: l’amour c’est le plaisir, c’est le flirt, c’est le vice,... c’est un goût de l’esprit ou des sens. C’est souvent un chatouillement de vanité. C’est quelquefois encore une affection raisonnable, saine, régulière, ce n’est plus l’amour! Héroïnes d’autrefois, pauvres égarées, touchantes figures d’amantes disparues, votre place a cessé d’être marquée dans le monde moderne. Retournez au pays des ombres, vos sœurs d’aujourd’hui ne vous comprendraient plus, votre langage leur paraîtrait suranné; elles ont inventé d’autres mots ayant d’autres sentiments à exprimer. Une femme du siècle passé écrivait à l’ami de son cœur: «Je vous aime, je souffre, je vous attends», et elle datait ces mots: «de tous les instants de ma vie». Dans le tourbillon où elles vivent, les femmes de notre époque auraient peine à trouver une heure par jour pour souffrir, attendre, aimer...
La vie est devenue sérieuse, dira-t-on, et le temps peut être employé plus avantageusement qu’en de tendres rêveries. Oui, certes, mais le tohu-bohu affairé de la journée moderne, que représente-t-il comme utilité véritable? Le régime de recueillement sentimental laissait du moins libre jeu aux puissances affectives. Dans cette activité agitée où les existences s’usent et les cerveaux se vident, le cœur a subi un rétrécissement qui l’a atrophié. La moralité n’y a pas gagné, au contraire! La corruption s’est étendue, s’est égalisée. Tout ce qui pouvait servir d’excuse à l’entraînement des passions a disparu; elles se sont abaissées jusqu’à n’être plus que des fantaisies ou des curiosités.
Les besoins du cœur et de l’imagination étant allés rejoindre ces vieilles lunes, dont on amuse l’esprit des enfants, une étonnante sécheresse préside désormais à tous les contrats d’amour. Les femmes ont une large part de responsabilité dans la formation de ce courant d’avarice morale. On dirait que le désir de paraître, de jouer un rôle personnel dans la grande foire aux vanités, a absorbé et tari leurs facultés amoureuses. Tous ces beaux mots, illusoires peut-être, mais attendrissants, qui faisaient battre le cœur de nos aïeules, ne représentent pour les oreilles des femmes de vingt à trente ans que de vieux airs démodés. Pour les jouer, il faudrait se mettre en travesti, comme l’on se poudre pour danser le menuet! Les hommes ont naturellement suivi les femmes sur ce terrain nouveau où ils se sentent plus à l’aise, moins inférieurs... Au contraire, c’est eux maintenant qui sont les sincères en amour. Le côté passionnel, le seul qui ait survécu au naufrage, étant chez l’homme plus impétueux et plus spontané.
Cette façon pratique et sèche de considérer les rapports réciproques des deux sexes, sauvegarde mieux, évidemment, la tranquillité apparente des situations mondaines. Il y a moins de mariages imprudents; il est plus facile d’éviter les devoirs et les responsabilités que l’honneur interdisait aux hommes de secouer. L’avarice morale en amour, ayant été tacitement reconnue comme la plus sûre gardienne des intérêts d’une société,—dont le but suprême est la tranquille jouissance du bien-être acquis,—elle a été acceptée comme un dogme par les deux parties contractantes. Venue de haut, cette doctrine a pénétré peu à peu toutes les couches sociales, et, aujourd’hui, l’ouvrière n’est guère plus sentimentale que la femme du monde.
Si ces calculs avaricieux n’avaient porté atteinte qu’à l’amour, l’inconvénient serait discutable. Il est sage, peut-être, de ne pas laisser ce sentiment, cause de beaucoup d’erreurs et d’infiniment de tristesses, prendre dans la vie une place trop prépondérante. L’homme a de quoi occuper autrement son cœur. Le champ des affections désintéressées et pures s’étend largement devant lui: rien ne le limite, ni ne le circonscrit. Dans ce domaine, du moins, la poussée est-elle restée vigoureuse?
Commençons par l’amitié: l’amitié des hommes entre eux. Hélas! c’est comme pour l’amour, on se sert encore du mot, mais la chose a disparu; il y a des camarades, des confrères, des collègues, mais des amis, des amis dans le sens vrai et large du vocable, en existe-t-il encore? Le paganisme, le judaïsme, le christianisme nous ont laissé de grands exemples d’amitié; et, à toutes les époques, même aux plus sombres, jusqu’aux deux tiers de ce siècle, on a vu des hommes groupés entre eux, unis par le lien puissant de ce sentiment viril et désintéressé. Mais la sève des cœurs, tarie par l’égoïsme utilitaire de la vie bourgeoise, n’a plus la vigueur de produire ces forts attachements. Tout ce qui ne rapporte pas un avantage immédiat, visible et tangible a été rayé de la vie. Les hommes entre eux que sont-ils aujourd’hui vis-à-vis les uns des autres? Des indifférents plus ou moins cordiaux ou polis. Lorsqu’ils sortent de l’indifférence, c’est pour devenir associés dans les mêmes intérêts, complices ou concurrents.
Et, dès lors, l’âme de Jonathan fut attachée à l’âme de David, et Jonathan l’aima comme son âme. Rien de plus simple, de plus profond, de plus tendre que ces mots par lesquels l’Écriture définit l’attachement qui liait le fils de Saül au fils d’Isaïe. Je suis dans la douleur à cause de toi, Jonathan, mon frère, tu faisais tout mon plaisir; ton amour pour moi était admirable, au-des-sus de l’amour des femmes[7]! Avec qui aujourd’hui échangeons-nous nos âmes? La question reste sans réponse. L’homme moderne se sent désespérément seul, et parmi les causes du socialisme il faut placer la réaction naturelle contre cet isolement douloureux. Autrefois, le lien commun des mêmes croyances empêchait l’être humain de trop sentir sa solitude. Croire en l’honneur, en la patrie, en Dieu, formait entre ceux qui priaient aux mêmes autels des attaches invisibles. Jointes aux sympathies particulières, elles créaient ces liens puissants qui font accomplir les actions héroïques et poursuivre jusqu’au sacrifice les objectifs que ces croyances imposent. Quand on avait souffert ou qu’on se sentait prêt à souffrir ensemble pour le même but, les cœurs ne pouvaient rester étrangers; quelque chose de fort et de doux s’établissait entre eux. La poursuite acharnée de l’intérêt particulier devait nécessairement tuer les sentiments que la préoccupation des intérêts généraux faisait naître et durer.
En disparaissant des habitudes morales, l’amitié a laissé un grand vide dans l’existence intérieure, l’homme s’est concentré de plus en plus dans le cercle restreint des êtres dont il partage la vie. Les affections familiales ont apparemment gagné de la force à ce rétrécissement de l’horizon. L’intérêt personnel primant tous les autres, le bien-être commun risque moins, qu’aux époques enthousiastes, d’être sacrifié à une cause ou à un principe. Mais, en réalité, ces affections ont souffert, elles aussi, du souffle desséchant qui a passé sur les cœurs. L’expansion de l’égoïsme devait amener la diminution des dévouements. Chacun a aujourd’hui conscience de ses droits, et ce sentiment du droit crée des exigences et rend rebelle au sacrifice. Le xixe siècle s’était fait de la famille, et en particulier de l’amour maternel, une conception plus élevée, plus tendre, plus intime, plus complète que les siècles précédents. Cette conception commence à s’affaiblir. La famille a suivi le courant général et se transforme peu à peu en école d’égoïsme collectif. Ce principe de mort qu’elle cultive s’est logiquement retourné contre elle-même; les affections filiales et fraternelles sont devenues parcimonieuses; et si l’on reste allié fortement dans la défense des intérêts communs, les amitiés de choix, entre membres d’un même foyer, rentrent de plus en plus dans la catégorie des cas rares.
Les principes de fraternité, de droit et de justice qui font l’honneur de notre temps, auraient dû, dans cette banqueroute des sentiments particuliers, éveiller au fond des âmes une chaude sympathie altruiste. Mais, dans cette fièvre de mouvement qui l’emporte, où l’homme trouverait-il le temps de s’occuper des autres? La poursuite de ce bien-être auquel tous veulent goûter, de ces satisfactions d’amour-propre auxquelles tous aspirent, absorbe chacune des minutes de sa vie et tous les efforts de sa pensée. On aurait scrupule de distraire quelques-unes des forces dont on dispose en faveur d’autres intérêts que les siens propres. Lorsque l’homme a suffisamment pensé à lui-même et aux agréments de son existence, s’il lui reste une parcelle de temps, d’argent, d’énergie, et s’il est bien certain qu’elle fasse partie de son superflu, il consent parfois à la consacrer à son prochain. Et c’est ce qu’il appelle la fraternité! Il y a, il est vrai, quelques exceptions lumineuses; il existe des âmes généreuses qui se répandent largement autour d’elles en amour, en sympathie, en pitié. Mais dans l’étude des manifestations morales d’une époque, on ne peut tenir compte que du courant général.
Certes, les hommes se rendent encore des services entre eux; l’instinct est plus fort que la volonté, et souvent il reste bon quand celle-ci s’est pervertie. Mais il n’en est pas moins vrai, qu’intellectuellement, tout acte où l’intérêt personnel ne joue pas le rôle prépondérant est considéré aujourd’hui comme une faiblesse, et l’on voit des gens s’estimer supérieurs, simplement parce qu’ils se sont désintéressés de tout. Jouir tranquillement de leur bien-être, éliminer de leur existence toutes les causes de trouble, mener une vie régulière et sûre, voilà leur unique idéal de vie, et ce suprême égoïsme leur paraît la suprême sagesse.