Mais est-ce bien la vérité tout entière que ces écrivains pessimistes ont montrée? Même dans l’analyse, l’esprit latin reste absolu, il n’a pas le don du relatif; malgré sa souplesse, il fait volontiers ses personnages tout d’une pièce, il les rend trop conséquents dans le mal ou le bien, il synthétise, il catégorise... Le génie anglo-saxon a beaucoup moins de parti pris; il montre l’homme plus qu’il ne l’analyse, et son respect de l’âme humaine lui interdit d’en découvrir les nudités. Mais s’il a plus de pudeur morale, si ses types restent plus élevés, s’il maintient le sursum corda et ne tombe pas dans le pessimisme décourageant, il lui manque cette vaste et large compréhension du cœur de l’homme qui caractérise le génie slave. Ce dernier a tous les courages; dans l’âme d’une courtisane il osera montrer l’éclosion d’une fleur de blancheur et de pureté, et nous verrons l’assassin manifester d’exquises délicatesses de conscience. Aucune contradiction, aucune complexité ne l’effraie. Les natures les plus tendres et les plus dévouées sont capables, à certaines heures, de pensées dures et violentes; une vie d’abnégation n’empêche pas l’éclosion momentanée d’un criminel désir ou d’une honteuse défaillance. Certes, une tristesse profonde se dégage de cette vue impartiale des grandeurs et des faiblesses humaines, mais l’affirmation que nul être n’est indigne d’être aimé ne dessèche pas le cœur comme la méthode analytique des écrivains latins. La littérature slave ne crée pas le Hero worship de la littérature anglaise, mais l’étincelle de vie qu’elle montre brillant dans chaque âme prouve la noblesse des origines de l’homme et empêche de se tarir les sources de l’amour.

Les influences littéraires directes étant les seules irrésistibles, les races latines ont profité largement des leçons de leurs écrivains et n’ont subi que très faiblement l’impulsion des littératures étrangères. Le pessimisme intellectuel de leurs lectures, joint au sens utilitaire que l’Amérique et l’Angleterre ont répandu sur le monde, a eu sur leur pensée un effet rapide d’appauvrissement. Elles ont été les premières à perdre la faculté de l’enthousiasme. Il ne s’agit point ici de cet enthousiasme populaire, qui consiste en acclamations ou en battements de mains,—l’expansion naturelle aux peuples du midi leur en conservera toujours l’apparence,—mais de cet enthousiasme silencieux de l’âme qui fait donner sans parcimonie son cœur, son temps, son intelligence à une personne ou à une idée. Les Allemands ont pour définir ce sentiment, lorsqu’il se rapporte aux individus, un verbe spécial: schwärmen, dont l’équivalent n’existe dans aucune autre langue. L’excès de ce sentiment ou son application injustifiée choque à bon droit le goût de la mesure et le sens du ridicule; mais il ne faudrait pas exagérer cette satisfaction d’amour-propre, car se sentir à l’abri de pareilles erreurs est moins un indice de jugement que de pauvreté morale. Lorsqu’on donne largement, sans compter, il arrive souvent de donner mal; toutefois la valeur iutrinsèque des dons n’est pas diminuée par le manque de discernement qui a présidé à leur distribution.

Aucun des grands faits de l’histoire ne se serait accompli, si toutes les impulsions avaient été calculées et si l’on avait mesuré le dévouement aux droits! Pas une des conquêtes dont la société actuelle profite n’aurait été faite, si l’on avait cru que les élans, les efforts, les sacrifices devaient rapporter un avantage positif et direct! Il n’y aurait eu de cette façon ni martyrs, ni héros.

Or, cette vue calculée, pratique et parcimonieuse des sentiments et des actes de la vie forme aujourd’hui, consciemment ou inconsciemment, le fond de la pensée moderne. Si l’on ose montrer pour quelqu’un ou quelque chose un peu de sollicitude ou de zèle, vite on essaye de l’expliquer à soi-même et aux autres par l’aveu d’un but à poursuivre ou d’un intérêt particulier à sauvegarder. On ne sent plus la bassesse du motif personnel, on en arrive à voir le signe d’une diminution intellectuelle dans tout acte réellement désintéressé. L’enthousiasme est condamné comme une faiblesse de l’esprit; l’avarice de l’âme passe pour une supériorité.

L’admiration était destinée à périr des mêmes coups que l’enthousiasme. Parmi les courants qui ont déterminé dans l’âme humaine les incapacités qui la dépouillent, le développement de l’idée égalitaire a été le plus stérilisant. Aux époques qui ont précédé la nôtre, quelques personnes seulement aspiraient à occuper une situation à la cour ou à la ville; les autres se contentaient placidement d’être ce que le sort les avait faites. Aujourd’hui, chacun se croit les mêmes droits que son voisin. Se faire une position dans le monde est devenu l’objectif des plus chétifs personnages. Ce désir dévorant a eu pour conséquence logique l’habitude de la dépréciation. Les médiocrités se sont acharnées contre les supériorités; un ridicule amour-propre s’est éveillé dans les cœurs. Devant un succès d’argent, de vanité, d’intelligence on entend les êtres les plus insignifiants s’écrier avec ingénuité: «Pourquoi n’est-ce pas moi?» Ils ont perdu la vue nette de ce qui est possible, ils ne savent plus prendre la mesure de leurs capacités. Tout homme se croit apte à gouverner l’état, à diriger les entreprises où les millions se gagnent, à exercer sur ses contemporains l’ascendant de sa pensée. On ne voit presque plus de disciples aux pieds de leurs maîtres. Et, si parfois, devant une œuvre d’art, une découverte scientifique, un acte d’héroïsme, l’homme vibre d’émotion, c’est un élan passager que la crainte de se diminuer, par une reconnaissance trop vive de la supériorité d’autrui, étouffe promptement.

Les femmes, dans le cercle nécessairement plus restreint de leurs ambitions, sont également atteintes de cette folie de l’égalité. Combien s’imaginent posséder l’étoffe des premiers rôles! Chacune dans sa sphère aspire à la place en vue. La négation systématique de tout mérite dépassant le leur propre, est chez elle plus aiguë et plus persévérante que chez les hommes. Et l’admiration leur est devenue tout aussi étrangère, à moins qu’un sage opportunisme ne leur impose momentanément l’apparence d’un enthousiasme conventionnel. Cette soif de vaniteuse égalité, cette impatience de sentir quelqu’un au-dessus de soi est spéciale évidemment aux classes privilégiées et surtout à la catégorie mondaine. Mais aujourd’hui, il ne faut pas l’oublier, les courants se répandent largement, ils ne trouvent plus de limites devant eux et la plaie particulière devient vite la plaie générale.

Depuis la création du monde, tout est en germe dans les âmes, mais ces germes, suivant les époques, se développent en sens divers. Les faiblesses d’orgueil qui égarent l’homme moderne, agitaient déjà le premier homme, et il est certain que l’envie et la jalousie sont aussi vieilles que la terre où nous vivons; mais ces deux passions n’avaient pas réussi à tarir dans les cœurs la faculté admirative, n’étant dans leur bassesse qu’un involontaire hommage rendu à des mérites redoutés. La fureur d’égalité qui trouble aujourd’hui les cerveaux est seule parvenue à détruire un sentiment resté intégral à travers les étapes successives de la pensée humaine.