CHAPITRE III

L’AVARICE MORALE

Rien ne ressemble moins au christianisme que les principes d’après lesquels les soi-disant chrétiens dirigent leur vue.

(Tolstoï.)

Le siècle qui vient de finir a emporté, dans son dernier coup d’ailes, plus d’un élément de force et de bonheur. L’homme a désappris l’art d’être heureux: cœurs et esprits semblent dépouillés de la puissance de jouir. La gaieté, cette fille du soleil, dont les païens auraient dû faire une déesse, a déserté la terre, décolorant les vies par sa disparition. Les privilégiés de ce monde, eux-mêmes, ne la connaissent plus; ils cheminent lourdement, accablés sous un poids de tristesse, dont ils ne savent ou ne veulent pas analyser les causes; et la fièvre de mouvement qui les emporte ne suffit point à leur donner l’illusion du plaisir.

L’existence n’a guère conservé de prestige que pour les malheureux; malgré l’amertume journalière de leur vie de combat, ils ont le privilège de cette illusion du désir qui leur fait entrevoir le bonheur dans une réalisation d’existence hors de leur portée.

Les causes qui ont tari chez l’homme les sources de la joie sont complexes, mais on peut cependant les ramener toutes à une cause unique: le développement de l’avarice morale, produit logique du positivisme. L’égoïsme, érigé en droit, devait naturellement stériliser les sentiments qui ne rapportent pas un équivalent immédiat. La peur d’être dupe, la crainte de donner plus qu’on ne recevait, a, en outre, produit un courant de parcimonie prudente qui a eu pour effet l’appauvrissement et la vulgarisation de la vie intérieure.

Les peuples de race latine, chez lesquels le sens critique est beaucoup plus développé que chez les autres peuples, étaient tout particulièrement destinés à se laisser entraîner par ce courant stérilisant. L’école psychologique, qui a pour ancêtres directs Montaigne et La Rochefoucauld, a créé chez les moins lettrés des habitudes intellectuelles qui ont amené les esprits au désenchantement de toutes choses. Quand d’analyses en analyses, il a été prouvé à l’homme que le cœur de ses semblables ne renfermait que des passions égoïstes, que toute action apparemment généreuse avait pour mobile secret un intérêt ou une vanité, un phénomène de repliement s’est produit: le pessimisme intellectuel a réduit les cœurs à l’impuissance.

Le roman est responsable pour une large part de ce travail de dessèchement moral. L’aride sagesse qui, de l’Ecclésiaste à Schopenhauer, avait été longtemps le partage d’un cercle restreint de philosophes et de penseurs, a été mise par cette forme littéraire à la portée des esprits les moins préparés à la recevoir. Croyant faire œuvre de sincérité et de clairvoyance, les romanciers modernes ont disséqué et violé les plus secrètes intimités de l’âme, puis ils ont dit à l’homme: «Regarde-toi et tu comprendras qu’aucun être créé n’est digne de ton amour!» L’homme a appris la leçon; ces cœurs, qu’on mettait à nu devant lui, il en a sondé le vide, compté les défaillances, énuméré les lacunes; et, écœuré, attristé, il a fermé son propre cœur.