Si on respecte le mal, si on le caresse, comment prétendre aimer le bien? Il ne s’agit pas ici de l’entraînement des passions—on peut en subir l’attrait, tout en détestant dans sa conscience les fautes, les compromis, les mensonges inévitables où elles jettent—mais de cette plate déférence pour les éléments les plus bas de la vie, qui forme l’essence morale d’un grand nombre d’esprits du temps présent.

De même qu’il faut créer pour le bien une atmosphère de sympathie, il est nécessaire de créer contre le mal une atmosphère de mépris où il se sente mal à l’aise. Le besoin d’estime est l’un des plus puissants qui existent—on le constate même chez les natures dégradées—et il y a là un moyen efficace d’action que les honnêtes gens ont le devoir d’exploiter. Lorsqu’il sera bien entendu que certaines façons de penser et d’agir apportent impitoyablement avec elles le discrédit, beaucoup d’âmes, plus faibles que mauvaises, changeront de route.

Ce sera là peut-être un résultat sans élévation vraie, mais dans la pratique de la vie tout progrès, à ses débuts, est relatif. Se rendre compte que l’estime n’est accordée qu’à certaines conditions, c’est commencer à comprendre la valeur des lois morales. Entre comprendre une vérité et l’accepter, le chemin à parcourir est long, mais là où l’œuvre de l’homme finit, celle de Dieu commence.

Le devoir de cultiver en lui la répugnance pour toutes les manifestations du mal, ne doit pas transformer l’homme en juge implacable de son prochain. Au contraire, il ne peut avoir assez de pitié et de pardon pour les fautes commises par passion, entraînement ou violence; c’est la corruption vicieuse, calculée et voulue qu’il faut condamner sans rémission. Comme contrepoids à cette sévérité d’appréciation, et enfin de la rendre réellement efficace, une réforme mentale s’impose; une place qui lui a été toujours refusée doit être accordée au repentir[5]. L’Évangile parle clairement à ce sujet; la rectitude instinctive tient le même langage. L’homme tombé peut se réhabiliter, et la société possède la faculté de lui accorder cette réhabilitation. Les cieux eux-mêmes se réjouissent lorsqu’un pécheur se repent; c’est le repentir qui a ouvert à la Péri les portes du paradis; mais dans le monde cruel où nous vivons, les poètes seuls ont donné à ce sentiment la place qui lui revient:

Peut-être qu’en restant bien longtemps à genoux,
Quand il aura béni toutes les innocences,
Puis tous les repentirs, Dieu finira par nous[6].

Les pages qui précèdent peuvent se résumer en quelques mots: Si les vertus les plus hautes ont subi jusqu’à l’amertume la tentation du découragement, ceux qui pratiquent ces vertus sont en partie responsables de cet attristant résultat. «La force est la reine du monde»; or, malheureusement, le trait caractéristique des êtres bons est justement aujourd’hui de manquer de force. Le sommeil qui s’est appesanti sur les âmes en a tari les sources vives, elles subissent une mort anticipée qui empêche tout magnétisme de se dégager d’elles et de se faire sentir au dehors, et, sans la magie de la force, aucune idée ne s’impose. Il ne suffit pas que la puissance soit intérieure, il faut qu’elle soit apparente: le devoir est donc non seulement d’être fort, mais de se montrer fort.

C’est là souvent une qualité naturelle; ce peut être aussi une vertu acquise. Cette fascination du mal que l’humanité subit a sa raison secrète; l’homme a cherché la force dans les éléments mauvais, parce qu’il ne la trouvait point ailleurs. On ne saurait assez le répéter, la faiblesse des gens de bien est une des causes du discrédit où les vertus sont tombées. Aucune flamme n’anime ces cœurs respectables, aucun souffle ne les emporte... C’est comme si la régularité de leur existence les avait écrasés dans un engrenage de machine. La plupart des honnêtes gens, il y a évidemment de nombreuses exceptions, ont peur de tout, même d’exprimer leur opinion; il est donc naturel que la platitude de leur conduite ait engendré le dédain du monde.

Être bon ne doit pas signifier être faible, le mot dévoué ne doit pas être le synonyme de dupe; rien de ce qui affaiblit n’est salutaire. Le bien c’est la vie, or la vie ne peut ressembler à la mort. Certaines croyances devraient donner à l’homme un sentiment d’assurance et de calme qui le rendrait fier et libre vis-à-vis des autres et ferait de sa présence un honneur pour tous. Un peu de fierté est salutaire, non au point de vue des distinctions sociales, mais à celui de ce que chacun doit à ses sentiments et à ses idées. Il existe des êtres rares qui ne formulent jamais de pensées médiocres, dont aucune puérilité n’occupe l’esprit; tous ne peuvent planer comme eux à la façon des aigles, mais tous peuvent regarder vers les hauteurs et acquérir ce sentiment de dignité et de force paisible qui est aux autres vertus ce que le sel est aux aliments. Le jour où ceux qui croient à la réalité de forces supérieures et bienfaisantes comprendront que devenir fort est le premier de leurs devoirs et où ils mettront dans le bien cette part d’orgueil humain dont ils ne pourront jamais se débarrasser complètement en ce monde, ce jour-là le bien prendra du prestige aux yeux des hommes et leur admiration cessera de s’égarer sur d’indignes objets.