Pour empêcher ce désastre, et avant que les cœurs et les esprits ne s’égarent irrémédiablement, ceux qui se rattachent encore aux croyances religieuses ou simplement éthiques devraient se demander où la route qu’ils suivent va logiquement les conduire. Si l’homme continue à contredire par sa vie tous les principes qu’il prétend accepter, il arrivera de degré en degré à ne plus concevoir comme possible la réalisation du bien, ce qui équivaudrait à la disparition définitive de l’idéal et à l’établissement d’un seul règne: celui de la force et de la ruse. Or, quels que puissent être les égarements de la pensée moderne, beaucoup de consciences se sentiront troublées devant la possibilité d’un pareil résultat. Assez de ressources existent encore dans les âmes pour qu’elles se réveillent du long sommeil où elles se sont attardées et reprennent à la face du monde le rôle que le plan divin leur assignait. Le courant d’idéalisme qui se reforme en ce moment aidera leurs efforts. «Partout, des hommes qui cherchent et qui pensent, tentent de soulever la chape de plomb sous laquelle l’humanité ne peut plus se résigner à vivre[4].» Mais il faut que les croyants se hâtent et ne laissent pas s’enfuir l’heure présente sans répondre à son appel.

La science de la vie devrait consister à donner à chaque chose sa valeur réelle; c’est le secret des existences équilibrées. Or, la génération actuelle a perdu le sens des appréciations justes; ceux mêmes qui ont conservé subjectivement un tact délicat ne le possèdent plus objectivement. L’instinct a pu rester bon, le jugement s’est obscurci; l’intellectualisme trop développé a amorti la puissance des impressions intérieures d’où sortaient ces impulsions d’enthousiasme ou d’indignation, qui, en se cristallisant, formaient l’essence des appréciations individuelles. Le premier devoir des esprits sincères et droits, après s’être mis en face de la vérité et avant de songer aux autres obligations qui leur incombent, est donc de revenir, ou, pour mieux dire, d’arriver—car les préjugés d’autrefois égaraient eux aussi le jugement—à la notion exacte des choses qui méritent ou déméritent le respect.

Ce travail ne pourra être que lent; les opinions fausses, une fois absorbées, sont difficiles à déraciner, même lorsqu’on en a reconnu l’inanité; il y a telle habitude intellectuelle qui offre plus de résistance qu’une conviction. Cependant les procédés à suivre sont des plus simples. Il suffirait de se poser à soi-même une question d’une formule enfantine: «Crois-je au bien et au mal?» La réponse est-elle négative? On appartient à une catégorie morale à laquelle ces pages ne s’adressent pas. Est-elle affirmative? On est mis en face des contradictions où l’on vit. En effet, croire au bien, le considérer en théorie comme le but suprême de la vie, le chemin de l’au-delà, et ne pas l’adorer dans toutes ses manifestations, c’est démentir et renier ses croyances, c’est être inconséquent au dernier degré. Croire au mal, voir en lui le perturbateur des destinées de l’homme, la force mauvaise qui, l’éloignant de Dieu, lui ferme les portes du bonheur et n’avoir pour ses manifestations ni répugnance ni mépris, est tout aussi profondément illogique.

Un être pensant, qui se croit fait à l’image de Dieu, a-t-il le droit du reniement, de l’inconséquence et de l’illogisme? S’il s’arroge ce droit, il manque à tous ses devoirs: devoirs vis-à-vis de son Créateur, devoirs vis-à-vis de lui-même. Et, ce qui est mal pour lui, est également mauvais pour autrui. Il est responsable de l’impression que sa manière d’agir et de juger produit sur son prochain, des bonnes intentions qu’il décourage et des mauvaises actions qu’il protège. Plus son autorité personnelle est grande, plus son influence démoralisante est considérable. Tuer le corps n’est rien, aider à perdre une âme, voilà le crime irrémédiable, si nous en croyons le Livre dans lequel les notions de morale de la société actuelle sont puisées. En refusant aux choses bonnes l’estime à laquelle elles ont droit, on les amoindrit aux yeux de ceux qui essayent de les réaliser, on jette dans les esprits un doute sur l’imprescriptibilité du devoir, et ce doute est souvent mortel dans ses effets; en assurant au mal, dans ses plus basses et médiocres manifestations, une impunité qui a toutes les apparences d’une justification, on s’en rend complice. Les cœurs timorés, les volontés hésitantes, qu’un reste de scrupule aurait peut-être ramenés dans la voie droite, s’en éloignent définitivement, convaincus qu’on peut marcher à l’aise sur la grande route battue où le vice étale ses laideurs et obtient ses victoires.

Mais, dira-t-on, ces causes-là sont secondaires, l’homme ne relève que de Dieu et de sa conscience; l’approbation du monde doit lui être indifférente. S’il agit en vue de l’obtenir, s’il recule par peur de la perdre, tout mérite disparaît, et une honorabilité de conduite fondée sur de pareilles bases n’aurait aucune valeur intrinsèque. Ce point de vue sonne très haut, mais il y a un fait certain, dont il est impossible cependant de ne pas tenir compte: la sympathie humaine est indispensable à l’individu.

Tous les hommes n’ont pas la force d’être des solitaires; l’émulation est bonne, l’encouragement salutaire, et l’estime d’autrui, quand elle est due à la réalité d’un développement moral, est un privilège dont nul n’a le droit de priver son prochain. Il faut avoir l’âme très fortement trempée pour résister à l’amer découragement dont les gens de bonne volonté sont saisis devant la dédaigneuse indifférence de leur entourage pour ce qui leur a coûté quelquefois de suprêmes efforts. Ne pas avoir pour le bien les égards qu’il mérite, c’est se charger de lourdes responsabilités auxquelles échapperont les matérialistes, les athées, ceux qui ont du moins le courage de ne pas inscrire hypocritement sur leurs drapeaux le nom de Dieu.

Épargner le mépris ne suffit pas: quelque chose de plus actif est demandé aux consciences droites et croyantes. Elles ont le droit de créer autour d’elles une atmosphère de sympathie, d’admiration et de respect pour ceux qui essayent de réaliser le bien dans leurs pensées et dans leurs actions. Chacune de ses manifestations devrait être l’objet d’égards spéciaux, supérieurs à ceux qui se rendent aux autres éléments de puissance et de force. Tant qu’on ne le comprendra pas, on sera dans le faux et on échafaudera dans le vide. Apprendre à donner à chaque chose sa valeur réelle, c’est la leçon qu’il faut épeler. Tout ce que la terre offre et tout ce que l’homme possède provient de Dieu; dédaigner un seul des dons du Créateur serait déformer la pensée divine, mais certains de ces dons doivent avoir la dernière place, d’autres méritent la première. L’équitable distribution de son estime est donc un des premiers devoirs de l’homme; sa légèreté est si grande qu’il n’y pense jamais, et il devrait, au contraire, y penser toujours et se demander dans chaque circonstance si ses évaluations sont justes. C’est nécessaire pour lui et pour les autres; le cœur humain est si faible, ses tentations sont si grandes, tant de chutes inattendues et incompréhensibles viennent le troubler, qu’il lui faudrait sentir, du moins, que la conception du bien est demeurée intacte dans les consciences chrétiennes, et qu’elles se réjouissent de toutes les victoires morales.

Les femmes—si préoccupées d’augmenter leur part d’influence dans le monde et qui ont largement contribué à dévoyer l’opinion—pourraient exercer aujourd’hui, en sens opposé, une action efficace. Elles ont plus de temps pour la réflexion que les hommes; leur genre d’esprit les porte davantage aux examens de conscience et aux évaluations morales. Si celles qui sont animées de bonne volonté et possèdent un esprit droit se donnaient pour mission de réparer le faux courant d’appréciations dont elles sont en partie responsables, il ne résisterait pas longtemps. Chacune, en son particulier, est capable de contribuer à l’œuvre commune, si restreint que soit le cercle où elle se meut. Les femmes que leur personnalité ou leur situation mettent en vue peuvent faire davantage que les autres; mais toutes doivent apporter leur contingent à ce travail de réparation et choisir la famille pour premier champ d’action. Après avoir appris à leurs enfants à honorer, avant toute chose, la pratique du bien et en avoir ainsi développé le culte dans leur cœur, il sera facile aux mères d’enseigner indirectement la même leçon au reste de leur entourage. Ce serait là une levée de boucliers devant laquelle les plus féroces adversaires du type amazone, sous toutes ses formes, s’inclineraient respectueusement.

Mais pour retrouver et rendre aux esprits qui l’ont perdue la faculté des appréciations logiques et équitables, il ne suffit pas d’enseigner l’amour du bien, il faut en même temps désapprendre l’admiration du mal. Ces deux leçons seront la conséquence l’une de l’autre,—le respect d’un élément amenant naturellement la répugnance pour l’élément contraire,—mais il y a malheureusement des plis intellectuels qui échappent longtemps au joug de la logique. Le premier effort doit être celui d’écarter de ses jugements toute préoccupation du succès final des choses pour n’envisager que la bonté ou la légitimité des moyens employés; et lorsque l’on aura acquis la conviction qu’une action ou une manière de penser est mauvaise, avoir honte de l’admirer, même si elle a servi à gagner la bataille.